Le Voyage dans la Lune de Méliès en couleur : une restauration… de copyright ?

Un petit billet en forme de question, dont l’idée m’est venue en lisant un article sur le travail de restauration de la version couleur du « Voyage dans la lune » de Georges Méliès, qui a été diffusée lors de l’ouverture du Festival de Cannes.

En quoi cette opération est-elle susceptible d’affecter le statut juridique du film (daté de 1902), sachant que Georges Méliès étant mort en 1938, son oeuvre est dans le domaine public depuis 2009 (vie de l’auteur + 70 ans) ?

Pour répondre, il faut prendre en compte la nature exacte de l’opération qui a été effectuée sur la bande. Le film n’a pas été colorisé à partir d’une version noir et blanc (ce qui aurait eu pour effet de créer une oeuvre dérivée, protégée par de nouveaux droits), mais bel et bien restauré, les couleurs ayant été peintes sur la bande par Méliès.

C’est que l’on apprend en visionnant cette vidéo, qui montre à quel point l’opération fut complexe d’un point de vue technologique, l’original étant particulièrement dégradé.

Prouesse technologique certes, mais il ne s’agit pas en soi d’un critère suffisant pour aboutir à la création d’une « nouvelle oeuvre » susceptible d’être protégée à nouveau par le droit d’auteur, pour cause de défaut d’originalité. La restauration (la vraie, pas les délires façon Viollet-Le-Duc) a en effet pour but de se rapprocher au maximum d’un état antérieur de l’oeuvre et non d’en créer un nouveau. Dès lors, quel que ce soit le degré de savoir-faire, de techniques ou de connaissances qu’elle mobilise, elle ne saurait être reconnue comme un acte créatif. Si la restauration est originale, d’une certaine façon, on peut même dire qu’elle a échoué.

C’est ce que Martin Koerber, restaurateur de son état, exprime dans cette intéressante présentation : « Pourquoi la restauration ne modifie pas le droit d’auteur« .

La restauration a pour but de restaurer et non de créer. Restaurer un film n’a pas pour but de créer une nouvelle oeuvre, mais de restaurer une création originale, de lui restituer un élément manquant : une scène perdue, une pellicule égarée, le texte des intertitres, la teinte et la coloration perdues lors des duplications en noir et blanc ou tout simplement la beauté inhérente que l’on peut rendre à un film [...]. Puisque aucune de ces interventions ne crée de nouvelle oeuvre, aucune d’entre elles ne peut justifier un « droit de restaurateur » dans le sens d’un nouveau droit d’auteur.

Du point de vue du droit d’auteur, l’affaire semble claire, mais qu’en est-il de celui des droits voisins du producteur ? Selon l’article L. 215-1 du Code de Propriété Intellectuelle, la personne, physique ou morale, qui a l’initiative et la responsabilité de la fixation d’une séquence d’images détient un droit voisin de 50 ans sur le vidéogramme produit. Mais le Code précise bien que ceci n’est valable que pour la « première fixation« . Dans le domaine de la musique, cette précision entraîne le fait que la remasterisation ne fait pas renaître de droits voisins au bénéfice du producteur et il y a tout lieu de penser qu’il en est de même pour une restauration du type de celle qu’a connu le « Voyage dans la Lune ».

Pas de droit d’auteur, pas de droits voisins ? Le Voyage dans la Lune appartiendrait-il donc toujours au domaine public, après sa résurrection en couleur ?

En fait, non…

Une nouvelle BO a en effet été créée par le groupe Air, spécialement pour accompagner la version colorisée du film, sur laquelle il existe nécessairement des droits d’auteurs (et voisins). En associant cette musique au film vénérable, il a été produit une oeuvre composite sur laquelle le droit d’auteur exerce son emprise, les images du domaine public étant juridiquement « encapsulées » dans la nouvelle création.

La restauration du Voyage dans la Lune de Georges Méliès a donc bien en quelque sorte restauré le copyright… en même temps que les couleurs !

Un beau geste du producteur (Lobster Films) consisterait à « libérer » les images restaurées, sans la musique, et à les rendre au domaine public d’où elles ne sont jamais sorties (et ne devraient jamais sortir).  Il pourrait pour ce faire utiliser la récente Public Domain Mark et (pourquoi pas ?) les mettre en ligne sur Europeana, qui permet ce type de marquage.

Simple idée glissée en guise de conclusion, qui aurait son élégance alors que nous célébrons cette année les 150 ans de la naissance de Georges Méliès.

PS : sans rapport avec ce qui précède, mais cocasse (enfin…), j’ai appris en lisant l‘article Wikipedia du « Voyage dans la lune » que Méliès s’était fait honteusement « pirater » son oeuvre par Thomas Edison :

Méliès had intended to release the film in the United States to profit from it. Thomas Edison’s film technicians, however, secretly made copies of it and distributed it throughout the country. While the film was still hugely successful, Méliès eventually went bankrupt.

PPS : La question est peut-être moins innocente qu’il n’y paraît vu qu’un accord vient d’être signé justement à Cannes sous l’égide du Ministère de la Culture pour la restauration et la numérisation de 10 000 films patrimoniaux en mobilisant le Grand Emprunt… Avec quel effet à terme sur l’appartenance des œuvres au domaine public ? Mystère…


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7 réponses à Le Voyage dans la Lune de Méliès en couleur : une restauration… de copyright ?

  1. Jean-no dit :

    Grand classique de l’édition DVD… La Gaumont, par exemple, a sorti les oeuvres de Jean Vigo juste quand il tombait dans le domaine public, avec un tout nouveau montage… qui a des auteurs. Or il est impossible de se procurer une copie autre de l’Atalante par exemple car c’est un film qui a subi de nombreux montages plus ou moins traitres de la part… de Gaumont. Idem avec Louis Feuillade, lui aussi réédité juste au moment où il entrait dans le domaine public.

    • calimaq dit :

      @Jean-no

      Je n’ai pas eu le temps de parler de Copyfraud dans le billet, mais j’y ai pensé très fort et c’est bien à cette dérive que je songe à nouveau à propos des pratiques que vous décrivez.

      Tout en sachant que juridiquement, il existe effectivement bien des détours pour faire renaître des droits sur une oeuvre du domaine public, chose fragile s’il en est.

  2. Ping : Restauration de copyright pour Le Voyage dans la Lune ? » OWNI, News, Augmented

  3. Ping : « Le Voyage dans la Lune » en couleurs : une restauration… de copyright ? | Les Noubas d'ici

  4. Alex dit :

    Personnellement je pense qu’on peut quand même les remercier d’offrir aux cinéphiles une nouvelle version si réaliste de ce film.. De toute façon les droits ne vont pas leur rapporter grand chose, c’est évident, quand on voit combien la restauration a coûté (400 000€ d’après Wikipédia, ce qui me semble tout à fait réaliste). De plus cette version n’intéresse que les initiés, la population moyenne passe totalement à côté..

  5. Anaglyph dit :

    Un cas historique exemplaire de « restauration de copyright » est celui de Raymond Rohauer, figure révérée mais critiquable du patrimoine cinématographique aux Etats-Unis. Dans les années 60, Rohauer a fait redécouvrir les films de Buster Keaton. Beaucoup d’entre eux étaient tombés dans le domaine public. A partir des copies qu’il avait retrouvées, Rohauer en fit de nouveaux montages, plus ou moins « mis au goût du jour », et enregistra ces nouvelles versions sous copyright (avec l’assentiment de Keaton, intéressé à l’affaire). Quand Lobster films a
    entrepris de restaurer tout Keaton, il a fallu faire la part des interventions de Rohauer…
    – Au passage, ne pas se fier à l’article Wikipedia cité : s’il est exact que le piratage de Voyage dans la Lune par Edison (et Lubin) a conduit Méliès à créer une succursale américaine et à enregistrer ses films au bureau du copyright, par contre lorsqu’il a fait fallite en 1913 il avait gagné son procès contre Edison. Tout simplement, le public ne s’intéressait plus guère au type de films qu’il produisait, ni en France ni aux USA.

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