Puissance de la dissémination, misère du droit… mort de la création ?

En 2006, le photographe israélien Noam Galai publiait sur son compte Flickr quelques photos de lui, en train de crier. Il ne se doutait pas que grâce à la puissance de dissémination d’internet et du numérique, ces clichés allaient connaître une incroyable destinée et faire à son insu plusieurs fois le tour du globe, en complète violation des règles du droit d’auteur et du droit à l’image…

Il y a 5 milliards de photographies dans Flickr, mais il devait y avoir quelque chose de très particulier dans les portraits de Noam Galai, car ces photos ont rapidement inspiré d’autres artistes, dans plus de 40 pays dans le monde,  de l’Iran au Honduras, en passant par l’Espagne et l’Argentine, et sous des centaines de formes différentes  !

C’est cette histoire assez incroyable d’une oeuvre ayant fini par se détacher de son auteur et par vivre une vie indépendante que raconte la vidéo "The Stolen Scream", tournée par Noam Galai pour témoigner de son expérience.

Deux ans après la publication des photos sur Flickr, une des collègues de travail du photographe lui raconte qu’elle a vu son visage imprimé sur un T-Shirt et s’étonne qu’il ne lui ait pas dit qu’il avait décidé de se lancer dans la confection de vêtements… Intrigué, Galai commence à faire quelques recherches sur Internet en utilisant le moteur de recherche d’images TinEye, et il se rend compte que son visage est devenu la matière première de centaines de créations éparpillées dans le monde.

Partagé entre le plaisir que sa photo suscite un tel intérêt et une inquiétude bien compréhensible, il décide de poster à nouveau sa photo sur sa page Facebook et il recueille par ce biais de nombreux témoignages de personnes ayant vu ce visage quelque part sur la Toile ou dans la réalité physique autour d’eux.

C’est à partir de là que le photographe a décidé de se lancer dans le projet de recenser les réutilisations de sa photo et d’en faire la "collection". Avec les résultats de ce jeu de piste planétaire, Noam Galai a  ouvert un site fascinant, "Scream Everywehere", permettant de suivre de pays en pays l’incroyable périple de ses photos et leurs multiples réincarnations sous les formes les plus surprenantes : sur des couvertures de livres, dans des magazines, dans la presse, sur des sites internet, des couvertures d’album, des pins, des lampes de chevet, des cartes à jouer, des flyers, des T-Shirts, des planches de skate, des tatouages, des graffitis

Noam Galai a pu constater que son visage hurlant était devenu une sorte d’icône contestataire,  employée fréquemment pour critiquer les gouvernements et défendre les libertés. Ce type d’usages de son image n’est pas pour lui déplaire et il accepte également volontiers la réutilisation de ses clichés  par des créateurs dans un but artistique, notamment dans le Street Art. Mais ses photos ont également été utilisées par des firmes à des fins purement mercantiles, sans son autorisation et sans qu’un centime ne lui soit reversé. En tout et pour tout, les clichés n’ont donné lieu qu’à un seul contrat en bonne et due forme, signé avec le National Geographic contre rémunération pour une publication en couverture du magazine Glimpse.  Mais dans la plupart des cas, son nom n’est pas mentionné comme créateur des clichés et il arrive même que la photo soit attribuée faussement à d’autres personnes.

Sur son site, qui lui a permis de bénéficier d’une certaine couverture médiatique, Noam Galai a ouvert une boutique en ligne, dans laquelle il vend toute une série de goodies illustrés avec la fameuse image, du T-Shirt au mug en passant par des objets plus improbables comme des cravates, des babygro ou des vêtements pour chiens ! Une sorte de revanche à la Andy Warhol !

Le cas de ce "cri volé" pose bien entendu de nombreuses questions juridiques. A la lumière de cette histoire, on mesure le gouffre qui existe entre la rigidité des règles de droit (droit d’auteur, droit à l’image) et la puissance des moyens de dissémination des contenus sur Internet. On prend également conscience de la fragilité du droit moral à la française, aussi bien en matière de droit à la paternité que de droit à l’intégrité des œuvres. Pour rétablir l’effectivité du droit, il faudrait déclencher une véritable campagne répressive à l’échelle planétaire, en intentant des actions en justice dans plus de 40 pays, sans avoir la garantie que les images ne continueront pas à se propager le temps que les juges rendent leur décision. Complètement chimérique : le droit est désarmé devant l’ampleur de l’appropriation collective de cette image.

A ce stade de diffraction, il se produit en réalité une véritable "coupure" entre l’oeuvre et son créateur, qui révèle sans doute le caractère fictif d’un des ressorts les plus profonds du droit d’auteur depuis Kant : l’idée que l’oeuvre constitue une extension de la personnalité du créateur et que c’est à ce titre qu’elle mérite protection (théorie de la personnalité). Et ici, cet effet dépossédant est encore plus puissant, puisque l’oeuvre correspond au portrait de l’auteur, sa propre image corporelle.

Comment ne pas penser à ce que disait Le Chapelier au moment de la Révolution à propos de la nature particulière de la propriété intellectuelle ?

Lorsqu’un auteur fait imprimer un ouvrage ou représenter une pièce, il les livre au public, qui s’en empare quand ils sont bons, qui les lit, qui les apprend, qui les répète, qui s’en pénètre et qui en fait sa propriété.

Les photos de Noam Galai étaient bonnes, au point que le public s’en est emparé,  jusqu’à changer leur nature et à une telle échelle que la machinerie du droit ne peut plus inverser le processus. A défaut d’être juridiquement des chose publiques, ces œuvres sont devenues la chose du public.

Puissance de la dissémination, misère du droit… Mort de la création ? Comme on se plaît à nous le répéter en ce moment ? Certainement pas.

Notons d’abord que la dissémination de cette image, en dehors de tout cadre légal, a été l’occasion d’un véritable foisonnement créatif, par la multitude d’œuvres dérivées produites.

Mais c’est surtout la réaction de Noam Galai que je trouve excellente, car en ouvrant son site et en traçant les usages de son oeuvre, elle lui a permis d’être restauré dans sa qualité d’auteur, bien mieux que n’auraient pu le faire des procès. Plutôt que de faire appel à la face répressive du droit, sa manière de conjurer la dépossession a été de créer à nouveau, en donnant naissance à une nouvelle oeuvre – son site – fédérant les réutilisations illicites de ses photos. Une manière de répondre au Remix par le Remix, par le biais d’une méta-création,  le replaçant au centre de la nébuleuse d’oeuvres engendrées grâce à  sa  matière première,  lui donnant un sens supérieur qu’il était le seul à pouvoir faire émerger. Et cette démarche positive est payante, car elle lui a permis de se constituer un capital symbolique non négligeable, doté sans doute de plus de valeur  pour sa carrière d’artiste que le capital financier qui lui a échappé.

Dans ce cas limite, il y a bien mort du droit d’auteur, mais pas celle de la figure de l’auteur, ni de la création.

Ce que l’on peut tout de même se demander, c’est pourquoi le photographe continue à placer les images sous copyright "tous droits réservés" sur Flickr, l’endroit où tout a commencé. Étant donné les positions qu’il exprime (dans la vidéo notamment), il me semblerait plus cohérent qu’il place désormais ces clichés sous licence Creative Commons Paternité Pas d’Usage Commercial (CC-BY-NC).

Je lui ai posé la question sur Twitter et s’il me répond, je ferai figurer ci-dessous sa réponse.

[Mise à jour du 20/06/11 : et voici sa réponse... un brin décevante, mais logique en un sens]

@Calimaq It doesnt really matter anymore i  guess :) i keep the rights for all my photos – this way i can sell my images and make some money

Je vous laisse avec cette autre vidéo retraçant le beau geste d’une artiste peintre, Laurien Renckhens, ayant copié la photo de Noam Galai sans connaître son auteur et qui décida, en apprenant son histoire, de lui offrir la toile qu’elle avait produite.

Nous avons manifestement beaucoup à apprendre des pouvoirs du don…

PS (Mise à jour du 20/06/11) : Noam Galai a repéré que je parlais de son Cri volé et que je réutilisais moi aussi son image. Me voilà à mon tour inclus dans son Grand Oeuvre…

great blog post about my stolen scream. its in French, but you can always use google translate

PPS (Mise à jour du 21/06/11) : ce billet a réalisé quelque chose d’improbable : il a été retweeté à la fois par @EricWaltR, secrétaire général d’Hadopi et par le @PartiPirate !

À propos de Lionel Maurel (Calimaq)

Ce blog est tenu par : Calimaq - aka Lionel Maurel Juriste & Bibliothécaire. Contact : calimaq at gmail point com
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13 réponses à Puissance de la dissémination, misère du droit… mort de la création ?

  1. julienb dit :

    D’autant qu’une "oeuvre" n’a d’existence que si elle dispose d’un "public". Mais merci pour l’histoire, et les interrogations sur cette notion du droit si absconse et obsolète qu’est le droit moral.

  2. JM Salaun dit :

    Bonjour,

    Cela rappelle l’histoire de la photo du Che : http://fr.wikipedia.org/wiki/Alberto_Korda
    Le numérique change-t-il vraiment quelque chose à cette question ?

    • calimaq dit :

      Étrangement par rapport à la photo du Che, j’ai l’impression que ce qui change vraiment avec le numérique, c’est la possibilité de tracer les usages d’une image et de les rassembler.

      Mais vous avez raison de souligner que la dissémination des images n’a pas attendu le numérique pour exister.

      Cela dit, l’environnement numérique favorise sans doute les phénomènes d’appropriation collective des contenus, à une échelle inconnue jusqu’à présent.

      Sans Flickr, comment une telle photo aurait-elle pu avoir un tel impact ? Elle représentait un inconnu et non une légende vivante comme le Che.

      • Oui, l’ironie c’est que les moyens de diffusion sont aussi les moyens qui assurent une certaine "traçabilité". A sa place, je ferais prévaloir mes droits auprés des fabriquants de T-shirts et gadgets. Pour regarder ça d’un oeil industriel, le reste n’est que promotion, finalement.

  3. abouliboulis dit :

    la spécificité de cette photo c’est quelle réunit le profil d’Obama avec le cri de Munch. C’est ça qui a fait déclic!

  4. meg dit :

    L’image me faisait pensé à l’affiche de The Wall des Pink Floyd
    http://supak.com/images/posters/Pink_Floyd_The_Wall_Scream.jpg

    Merci pour cet article très intéressant.

    @Julienb
    Laissez vous d’autres personnes s’attribuer votre travail à votre place?
    Noam Galai ne demande qu’a être cité, cela me semble être la moindre des choses.

    • calimaq dit :

      Effectivement, la ressemblance avec la pochette de The Wall est troublante. Cette photo serait-elle elle-même un remix ?

      Dans la vidéo, Noam Galai exprime sa position quant à la réutilisation et il indique qu’outre l’attribution, il souhaiterait que son autorisation soit demandée en cas de réutilisation commerciale et qu’il puisse toucher quelque chose. Par contre, il ne s’oppose pas à la reprise de ses oeuvres à des fins artistiques et à leur modification. C’est pour cela que j’indique dans le billet que sa position me paraît proche d’une licence CC-BY-NC, bien qu’il place son oeuvre sous copyright.

      Pour répondre à votre question, j’utilise la licence CC-BY (Paternité) pour mon blog, ce qui signifie que j’autorise la réutilisation et la modification, y compris à des fins commerciales, mais que je demande à être crédité comme auteur des contenus.

      C’est la licence Creative Commons la plus ouverte (plus ouverte même que le domaine public français), mais je reste effectivement attaché à l’attribution.

      Peut-être parce qu’au fond de moi, je considère quand même que mes billets sont bien une extension de ma personnalité et pas seulement le fruit de mes efforts et que j’essaie d’y projeter quelque chose de vraiment personnel.

      Je ne suis pas un défenseur du droit moral pur et dur, mais ce lien entre l’auteur et l’oeuvre garde une signification, qu’il faut accorder avec les spécificités de l’environnement numérique.

      Par exemple, récemment j’ai eu le plaisir de voir un de mes billets repris et traduit en anglais. En droit d’auteur pur, il s’agit d’une violation du droit moral, mais cette traduction m’a au contraire enchanté, même si c’est une sensation étrange de voir ses mots et sa pensée traduits par un autre.

      Accessoirement, l’attribution est aussi le moyen pour l’auteur de se constituer un capital symbolique, à défaut d’un capital économique, et c’est une dimension essentielle de l’écriture en ligne.

      Merci en tout cas pour votre commentaire.

      • meg dit :

        "Cette photo serait-elle elle-même un remix ?"
        Aucune oeuvre n’est faites à partir de rien. Il y a toujours l’influence d’une oeuvre antérieur, on peu parler de remix ou de collage. Et cette influence n’est pas forcement consciente pour l’artiste. C’est comme utiliser des mots pour s’exprimer. Ce n’est pas nous qui faisons les mots mais les phrases que nous prononçons/écrivons a partir d’eux sont originales.
        Par exemple Le cri de Noam Galai n’est pas forcement directement inspiré de celui de Gerald Scarfe (The wall) qui lui même nous viens probablement de Munch, Munch qui a pu voire les Manièristes et la Méduse de Caravage, Caravage devait connaitre les masques de théatre antique….

        Pour l’utilisation d’une image, il y a un moment ou l’on passe de la citation au plagiat. Mais je serais incapable de définir clairement ce moment.
        Par exemple dans ce qui est arrivé à Noam Galai, le cas du bestseller mexicain, crédité par une graphiste néerlandaise me semble délicat. L’image du cri n’est pas exactement celle de Noam Galai, le cadrage, le fond et le contraste ont été modifié par la graphiste, qui y met sa propre signature. Cet exemple m’interroge et semble posé problème à Noam Galai aussi, puisque la graphiste a recu une rémunération et qu’il cite cet exemple dans son film.

        Il y a eu un procès il y a quelques années en France qui m’avais assez déranger. Une photographe (je ne me souviens plus des noms) avait pris la photo d’une personne regardant la photo d’un autre photographe. Pour moi le travail de cette photographe n’était pas du plagiat, mais le photographe de la photo prise en photo (oula désolé) a porter plainte et obtenu gain de cause.

        Pour ma question auquel vous répondez, c’etait une fausse question en réaction à ce que disait julienb sur le "droit moral". Je connais la licence CC et l’utilise de temps en temps (CC-BY-NC pour être précise) mais merci à vous pour cette précision.

        Ces questions de citation, appropriation, plagiat, collage, remix, pastiche… m’interessent beaucoup. Je suis dessinatrice et une part de mon travail est connecté à ces préoccupation. http://www.madmeg.org/base/digestion/tableaux.html
        J’essaye de citer les références dont je suis consciente sous la forme d’annexes (représenté par un + sur le lien ci dessus) comme ici par exemple http://www.madmeg.org/base/digestion/tableaux/annexes/jardin.html
        Mes images n’ont pas été disséminées comme celles de Noam Galai, mais j’était fière quant j’ai trouvé ceci http://madmegblog.blogspot.com/2008/08/patriarches-en-espagne.html

        Merci pour votre réponse et bonne journée à vous.

  5. UHM dit :

    Quel excellent billet encore une fois. Une illustration éclatante de la péremption du droit d’auteur en contexte numérique mondialisé. Une mise en exergue toute aussi efficace des pratiques simples qui devraient se propager (les principes des CC en l’espèce). Un rappel salutaire du véritable rôle du droit d’auteur, et de son esprit originel.

    Bravo et merci, comme on dit ;)

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  9. Benoit Tabaka dit :

    Une réaction face à la question du droit désarmé. Un des commentateurs prenait l’exemple de la fameuse photographie de Korda. Depuis maintenant de nombreuses années, un très grand nombre de contentieux sont engagés par les ayants droit de Korda (soit sur le terrain du droit d’auteur, soit sur le terrain de la marque communautaire) depuis le territoire français, y compris à l’encontre de sociétés étrangères. Et les ayants droit gagnent régulièrement de belles sommes. J’ai dénombré environ une 50taine de jugements rendus par la seule 3e chambre du TGI de Paris depuis les 5 ou 6 dernières années.

    Après, l’exécution du jugement doit être une autre question

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