Avec Unglue.it, la libération des livres numériques est en marche !

J’en avais parlé dans S.I.Lex en juillet 2011, alors que le projet, porté par Eric Hellman, s’appelait encore Gluejar. Le site Unglue.it vient de lancer ses cinq premières campagnes de "libération" d’ouvrages, en combinant de manière inventive le crowdfunding et le recours aux licences Creative Commons.

Le principe est simple, mais innovant par rapport à d’autres formules de financement participatif, que l’on peut trouver sur des sites comme Kickstarter ou Unbound, par exemple. Unglue.it agit comme un intermédiaire qui propose à des titulaires de droits sur un ouvrage déjà édité (auteur et éditeur) de fixer un prix en contrepartie duquel ils accepteraient de placer l’oeuvre sous licence Creative Commons (en principe la CC-BY-NC-ND : reproduction et diffusion permises, mais sans usage commercial et sans modification).

Flying Books. Par heidiellot. CC-BY. Source : Flickr

Une fois un accord trouvé, la plateforme Unglue.it permet de lancer une campagne de financement, afin de réunir la somme demandée dans un temps donné. En cas de succès, les titulaires de droits s’engagent à publier l’ouvrage sous forme de livre numérique, gratuitement, sous licence Creative Commons et sans DRM. La somme demandée couvre donc à la fois la réalisation du livre numérique et un forfait pour "compenser" la libération de l’oeuvre.

L’objectif affiché est de "désengluer" les ouvrages sous forme numérique, à savoir les libérer des contraintes techniques de format et de verrouillage des usages, qui bafouent trop souvent les libertés de base dont les lecteurs bénéficiaient avec les ouvrages papier et qu’ils ont perdu avec le passage au numérique. Un autre but, particulièrement intéressant, consiste à permettre aux bibliothèques de contribuer elles-aussi à ces actions de libération, afin de pouvoir mettre les ouvrages à disposition de leurs usagers, dans des conditions fluides et ouvertes.

Lorsque j’ai écrit mon premier billet sur cette initiative, je me demandais quels types d’ouvrages Unglue.it allait bien pouvoir proposer à la libération et à quel prix allait être fixé le montant à récolter. A priori, on pouvait s’attendre à ce que les titulaires de droits acceptent la formule pour des ouvrages épuisés, indisponibles sur les circuits commerciaux classiques, afin de leur donner "une seconde vie". Il paraissait aussi nécessaire que le livre ait déjà une certaine notoriété pour pouvoir mobiliser une communauté de lecteurs autour de l’opération de libération. Par ailleurs, on pouvait aussi penser que les ouvrages scientifiques constitueraient une cible privilégiée, le passage sous licence Creative Commons jouant alors comme une formule d’Open Access a posteriori, une sorte d’archive ouverte rétrospective.

La liste des premiers ouvrages à libérer a été établie par Unglue.it sous une forme collaborative : un appel avait été lancé pour que les internautes suggèrent des livres, à charge pour l’équipe de la plateforme de négocier avec les titulaires de droits. De ce processus est sorti un premier ensemble de cinq titres, consultable sur cette page :

1) Oral Litterature in Africa, par Ruth H. Finnegan, Oxford University Press, 1970 => Libération fixée à 7500 dollars :

Un ouvrage académique qui fait référence sur le sujet, mais qui est aujourd’hui épuisé et difficile à trouver, particulièrement pour les pays d’Afrique dans lesquels il n’a pas connu une diffusion satisfaisante. L’association Open Books Publishers propose donc de "désengluer" cet ouvrage et à l’occasion de sa sortie en numérique de l’enrichir d’une nouvelle préface de l’auteur et de bonus sous forme d’enregistrements sonores et audiovisuels de récits africains, qui n’avaient pas pu être publiés avec la version papier. Le fait que le livre soit placé sous licence Creative Commons permettra qu’il soit copié pour être lu hors connexion, ce qui est important dans des régions d’Afrique où le réseau est insuffisant. Contrairement aux autres ouvrages de cette première vague, l’eBook "désenglué" serait placé sous une licence très ouverte : CC-BY.

2) Riverback, par Joseph Nassise, Spectral Visions, 2001 => Libération fixée à 25 000 dollars :

Un ouvrage fantastique d’Horreur, qui a lancé la carrière de son auteur et obtenu à la fois un succès de vente et critique (plusieurs fois nominé pour l’obtention de prix internationaux dans la catégorie). L’ouvrage numérique sera proposé avec des bonus, comme des scènes supprimées de la version originale et un essai de l’auteur sur le processus d’écriture de ce livre. En lisant la notice relative aux droits, il semble que l’auteur, Josep Nassise, soit le seul titulaire mentionné, ce qui laisse entendre qu’il dispose de la plénitude des droits numériques sur cet ouvrage, ne les ayant pas cédés à son éditeur.

3) Love like Gumbo, par Nancy Rawles, Fjord Press, 1997 => Libération fixée à 15 000 dollars :

Également un premier roman, par une auteure américaine basée à Seattle, qui a reçu un American Book Award. Depuis longtemps épuisé, l’ouvrage a été proposé à la plateforme Unglue.it par son auteur afin qu’il puisse toucher une nouvelle génération de lecteurs, alors que l’éditeur original a disparu. Ce livre parle de la quête d’indépendance d’une jeune afro-américaine homosexuelle vis-à-vis de sa famille à la fin des années 70.

4) Budding Reader Book Set 1 : Cat and Rat (Ten Books), par Melinda Thompson et Melissa Ferrel, Budding Reader, 2011 => Libération fixée à 50 000 dollars :

Il s’agit ici d’une méthode d’apprentissage de la lecture, développée en 2011 par l’éditeur Budding Reader en partenariat avec le Harvard Graduate School of Education. Présentée sous forme de 10 livres papier (feuilletables ici), cette méthode a été primée aux Etats-Unis et s’inscrit dans le cadre d’un programme de soutien aux pays d’Afrique. En partenariat avec l’Association Worldreader, Budding Reader souhaite toucher 1 millions d’enfants au Ghana, au Kenya, en Ouganda et au Rwanda, en commençant par distribuer 800 tablettes et 96 000 eBooks. Les titulaires de droits ont accepté que l’eBook qui sera produit soit placé sous licence CC-BY-NC-SA, autorisation la modification.

5) 6-321, par Michael Laser, Atheneum, 2001 => Libération fixée à 11 000 dollars :

6-321 est un roman autobiographique, dont l’action se situe dans les années 60,  destiné à un public d’adolescents pour leur donner le goût de la lecture. Comme pour l’ouvrage Riverback, l’onglet sur les droits semble indiquer que l’auteur est seul titulaire des droits numériques.

Au final, cette première liste est constituée de livres assez différents : 3 ouvrages de fiction, un ouvrage universitaire et un ouvrage scolaire ; quatre livres épuisés et un ouvrage récent ; trois livres pour lesquels les auteurs sont seuls à décider de la libération, car disposant de la plénitude des droits numériques et deux pour lesquels les éditeurs originaux sont également impliqués ; deux ouvrages pour lesquels la réédition sous forme numérique donnera lieu à des enrichissements et trois pour lesquels seront produits des livres numériques "homothétiques" ; avec une variété de montants à rassembler pour la libération allant de 7500 à 50 000 dollars.

Il est assez intéressant également de noter la diversité des "récompenses" proposées par la plateforme, afin d’inciter les contributeurs à faire des dons plus importants. Toutes les campagnes prévoient que les donateurs recevront un fichier du livre "désenglué" dès le premier dollar donné. Ensuite, des récompenses assez classiques sont proposées, comme le fait de voir son nom et son profil indiqués sur une page de remerciements dans l’ouvrage numérique, avec une gradation selon le montant donné (supporters, benefactors, bibliophiles). Mais au-delà de ces "badges", certaines campagnes proposent des récompenses plus inventives : par exemple une visite de l’auteur à une classe ou à une bibliothèque de son choix, un exemplaire papier de l’édition originale dédicacé par l’auteur, la peinture de l’oeuvre ayant servi à illustrer la couverture de l’édition papier, un accès aux archives électroniques de l’auteur pour voir "de l’intérieur" la création du roman, 10 heures de coaching téléphonique pour être accompagné par l’auteur dans l’écriture d’un roman, l’organisation d’un séminaire d’écriture d’une journée pour 25 participants, etc.

Les campagnes de libération des livres doivent durer 3 mois. Rendez-vous au mois de septembre prochain pour voir si certains de ces ouvrages auront mobilisé suffisamment de donateurs pour être "désenglués". Et d’ici-là n’hésitez pas à faire un don, même modeste, pour participer à cette expérience (moi, c’est fait !).

PS : je note avec amertume concernant la France que la récente loi sur l’exploitation numérique des livres indisponibles peut conduire à rendre impossible le montage de telles opérations innovantes pour des ouvrages français publiés avant 2001. En effet, à moins que l’auteur ou l’éditeur ne s’y opposent, cette loi va opérer un transfert des droits numériques à une société de gestion collective, seule habilitée à délivrer des licences d’exploitation. Je doute fort qu’un tel organisme se lance dans des opérations de libération en employant des licences libres. Et pourtant ! On aurait pu prévoir cette possibilité, en proposant comme option aux auteurs de placer leurs livres sous licence libre au moment de l’opt-out.

PPS : une idée comme ça qui me vient ! Mais rien n’empêche justement de lancer une campagne parallèle de libération des livres indisponibles, au moment où les premières listes de titres seront publiées, en incitant les auteurs à sortir du système et à mettre leurs ouvrages sous licence libre ! A retenir ! Un excellent moyen de "hacker" d’une façon élégante cette loi calamiteuse #NeverForgiveNeverForget !

PPPS : Paul Biba a écrit dans TeleRead un billet dans lequel il doute du succès d’Unglue.it, notamment parce que les ouvrages figurant sur cette première liste sont disponibles pour un prix modique via Amazon, certains déjà sous forme numérique…

À propos de Lionel Maurel (Calimaq)

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19 réponses à Avec Unglue.it, la libération des livres numériques est en marche !

  1. fbon dit :

    mais les prix que tu cites sont ahurissants et totalement disproportionnés à la fois aux gains droits d’auteur sur ce type d’ouvrage, et au coût de réalisation d’une version numérique ? y a quelque chose qui m’échappe complètement là

    • calimaq dit :

      Oui, c’est un peu aussi ce qui m’a semblé…

      Peut-être est-ce que les titulaires de droits ont raisonné en terme de compensation de "pertes potentielles" ? En partant du principe que l’ouvrage serait ensuite libéré pour toujours.

      Ce qui m’a fait un peu tiqué aussi, c’est que les livres ne sont publiés en numérique que sous licence CC-BY-NC-ND, ce qui fait que les auteurs et éditeurs peuvent de toutes façons continuer à les exploiter commercialement, par exemple pour des traductions ou des adaptations.

      Je suis d’accord avec toi, ces prix sont à l’évidence très élevés, sauf peut-être pour le premier ouvrage, pour lequel la libération a été fixée à 7500 dollars.

      C’est tout le problème de devoir fixer un prix pour une oeuvre a priori, alors que c’est le marché normalement qui décide, au fil des ventes.

      • nicomo dit :

        2 éléments à prendre en compte :
        * la taille du marché. Le marché US sert de base, sans doute, à la discussion sur le prix. Un CA de 15,000$ sur un livre n’a pas le même sens en France qu’aux US.
        * on ne fixe par ici un prix entièrement a priori : l’ouvrage a déjà eu une vie commerciale, son éditeur sait ce qu’il a rapporté jusqu’ici, on a déjà une idée du marché. Ca me semble plus proche d’une négociation de cession de droits entre deux éditeurs, le "public" remplaçant ici l’éditeur achetant.
        Maintenant il est certain que certains éditeurs peuvent voir là un "effet d’aubaine" à valoriser un titre plus ou moins mort, mais à nouveau on est dans la négociation : si le prix demandé est déraisonnable, il ne trouvera pas acheteur(s collectifs).
        La difficulté c’est qu’unglue.it ne fonctionne que si le marché, justement, parvient à trouver assez rapidement un équilibre. Si l’un ou l’autre des groupes de partenaires, éditeurs ou lecteurs, se montre systématiquement déraisonnable, les transactions ne se font pas et unglue.it tombe à l’eau.

  2. gluejar dit :

    If you look at the "rights" tab in unglue.it, you’ll notice that Oral Literature in Africa has chosen CC BY, and Cat and Rat has chosen CC BY-NC. If you want to support these license flavors, be sure to support those campaigns.

    In fact, it was discussions such as the one here that convinced us of the importance of supporting all flavors of CC licenses. Merci!

  3. gluejar dit :

    Will check on that, and thanks!

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