Gluejar ou comment désengluer les livres numériques

Gluejar (« Pot de colle ») est un projet qui commence à faire parler de lui aux Etats-Unis, développé par Eric Hellman, un des analystes américains les plus pertinents à suivre dans le domaine de l’édition électronique et du livre numérique (sur son blog ou sur Twitter).

Le projet Gluejar propose un modèle économique original, combinant le crowdfunding (financement collaboratif) et l’usage des licences Creative Commons, pour « désengluer les livres numériques » (ungluing ebooks).

Gluejar. CC-BY

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Une exception pédagogique bien cachée dans le rapport Zelnik ? Zelnik #2

Parfois, à la lecture des rapports officiels, on cafarde…

Et puis d’un coup… une lueur… une étincelle… et on se prend à espérer qu’enfin, quelque chose de plus équilibré nous soit enfin proposé. On se pince, mais si c’est bien là !

Dans le rapport Zelnik, la première étincelle, je l’ai vue arriver à la page 8, dans la partie « Investir plus massivement dans la numérisation des livres ».

On y propose de tripler le montant des aides versées aux éditeurs par le Conseil National du Livre (CNL), en élargissant l’assiette de la redevance pour copie privée numérique. La participation de l’Etat pourrait ainsi atteindre 70 à 80% du coût des opérations pour inciter fortement les éditeurs à faire le grand saut numérique. Mais le meilleur reste à venir, au versement de ces aides publiques, il est prévu une… contrepartie ! Grande première !

En contrepartie de cet effort, l’État pourrait négocier avec les éditeurs pour que les oeuvres ainsi numérisées puissent être utilisées à des conditions préférentielles par l’Éducation nationale.

Et ce n’est pas tout… A l’annexe de la page 38, on lit ce paragraphe qui étoffe l’idée précédente :

L’octroi d’aides à la numérisation des catalogues devrait avoir des contreparties pour les pouvoirs publics en termes d’usages non commerciaux, notamment dans le cadre de la politique de prêt des médiathèques, qui doit elle aussi relever le défi de la numérisation, mais aussi au sein du système éducatif, où les oeuvres numérisées avec l’aide du CNL pourraient être exploitées à des conditions préférentielles.

Grave récidive plus loin dans la partie consacrée à la numérisation des films (p. 46) :

La mobilisation des ressources du grand emprunt, annoncée par le Président de la République, en faveur du cofinancement de la numérisation des contenus culturels devrait permettre la mise en place d’un plan d’un coût annuel de 50 millions d’euros par an, dont les deux tiers financés sur fonds publics. Comme pour les éditeurs, les bénéficiaires du plan seront invités à céder les droits non commerciaux à l’État pour une mise à disposition des oeuvres et des programmes dans les cinémathèques, en milieu scolaire et dans les réseaux culturels publics de la France à l’étranger.

Arrivé à ce stade, je pense que cela vaut la peine de prendre deux minutes pour voir si le rapport Zelnik, sans en avoir l’air, n’est pas en train de nous construire une solution pour remédier dans une certaine mesure aux lacunes de l’exception pédagogique telle qu’elle est conçue en droit français, avec au passage peut-être un petit cadeau aux institutions culturelles.

En droit français aujourd'hui, l'exception pédagogique, c'est un peu ça... le rapport Zelnik peut-il changer quelque chose ? Peut-être... (Dutch Classroom around 1950. Nationaal Archief. No known copyright restriction. Source : Flickr The Commons)

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Comprendre l’accord Google Book en 5 minutes ? C’est possible !

L’accord Google Book Search suscite bien des polémiques, mais qui a pris le temps d’aller voir la lettre même du texte du Règlement passé entre Google et les titulaires de droits américains ? Il faut dire que si l’accord peut être téléchargé sur le site de règlement du litige, la partie principale n’en comporte pas moins de 141 pages auxquelles il faut ajouter une quinzaine d’annexes particulièrement labyrinthiques … De plus, le Règlement fourmille de sigles et de termes nouveaux forgés pour l’occasion par les parties qui en font un modèle de Novlangue juridique, particulièrement hermétique.

Et c’est assez paradoxal, car on peut lire en ce moment des kilomètres d’analyses et de débats sur cet accord, tout en gardant le sentiment de ne pas arriver à saisir l’essentiel … qui reste caché dans les replis du texte lui-même ! Un exemple assez parlant à mon avis de ces temps d’infobésité, de démultiplication des gloses de toutes sortes et d’économie complexe de l’attention … parfois le retour au papier peut avoir du bon …

Pour aider les bibliothécaires américains à mieux cerner les conséquences de l’accord, l’ALA (American Library Association) a pris de son côté l’initiative de publier un Super Simple Summary en deux pages seulement, qui permet d’aller à l’essentiel.

Sur une suggestion de Marlène lancée au détour d’un échange sur Twitter (c’est fou tout ce qui commence sur Twitter en ce moment !), je me suis attelé à une traduction en français de ce résumé, pensant qu’il pourrait s’agir d’un appoint utile pour mieux appréhender l’accord Google de ce côté-ci de l’Atlantique. Merci à Marlène d’avoir lancé cette idée, ainsi que pour sa relecture et ses corrections !

Vous pourrez trouver cette traduction sous la forme d’un document public acessible sur GoogleDoc (décidément pas moyen d’échapper à Google !). La traduction a également été déposée dans E-Lis à cette adresse.

Résumé Super Simple en deux pages (et en français) de l'Accord Google Book
Résumé Super Simple en deux pages (et en français) de l'Accord Google Book

N’hésitez pas à me faire part de vos remarques et commentaires concernant ce résumé, notamment si vous avez des propositions pour améliorer la traduction.

Pour aller plus loin, je vous recommande toujours la lecture de ces deux analyses très éclairantes :

J’avais pour ma part essayé de mesurer dans un billet précédent l’impact possible du règlement sur les bibliothèques françaises (car l’onde de choc ne va s’arrêter à la frontière, si vous voyez ce que je veux dire …).

Et du côté des gloses, à voir également un fascinant projet d’annotation collective de l’accord lancé par la New York Law School : The Public Index.

Ce travail de traduction du résumé de l’ALA m’a permis de mieux cerner le dilemme devant lequel doivent être placés les bibliothécaires américains. Il est vrai que par certains côtés l’accord Google est extrêmement séduisant en terme d’extension de l’accès à l’information, notamment pour les œuvres épuisées (celles qui sont encore protégées par des droits, mais indisponibles dans le commerce). Mais chaque apport possède sa contrepartie, qui peut être très lourde, notamment en ce qui concerne les règles de sécurité et les contrôles des usages que les bibliothèques souhaitant donner accès à des contenus sous droits devront s’engager à mettre en place. Donner accès/Contrôler l’accès/Surveiller l’accès/Verrouiller l’accès/Bloquer l’accès : c’est une dialectique à laquelle toutes les bibliothèques au fond sont confrontées aujourd’hui avec la documentation électronique, mais ces (possibles) contradictions vont être exacerbées dans l’accord Google.

Du coup, il n’est pas étonnant de voir les bibliothécaires et les universités américaines nous envoyer depuis quelques des signaux assez difficiles à décoder quant à leur position. D’un côté, les associations de bibliothécaires américains agissent au niveau collectif pour exprimer auprès du juge leurs craintes de dérives monopolistiques de l’accord, ou récemment leurs inquiétudes quant au respect par Google des données personnelles des lecteurs. Mais cela n’empêche pas certaines universités -et non des moindres Michigan, Texas, Wisconsin – d’accepter d’ores et déjà les termes de l’accord sans même attendre que la Justice ait donné son aval. Quand ce n’est pas l’Université du Michigan qui annonce son intention de mettre en place un véritable « business model » autour de la vente d’ouvrages épuisés réimprimés à la demande à partir des fichiers fournis par Google… projet qui n’exclut d’ailleurs pas la vente sur Amazon, pourtant souvent présenté comme le grand adversaire de Google dans la bataille du e-book qui fait rage actuellement et dans laquelle les livres numérisés par Google joueront un rôle déterminant.

Pour mieux cerner la position des pro-Google, je vous recommande de visionner cette vidéo sur Youtube, dans laquelle une bibliothécaire de l’Université d’Havard n’hésite pas à contredire Robert Darnton en personne, pour affirmer pleinement son soutien au projet Google Book Search. Elle appuie sa démonstration sur les 5 lois de Ranganathan (quand même !) avec des arguments qui feraient presque vaciller mes préjugés négatifs … pas facile décidément de se faire une opinion … mais c’est le signe que quelque chose de vraiment essentiel est en train de se jouer, non ?

(PS : d’ailleurs, c’est énorme le nombre de vidéos qu’on trouve sur YouTube à propos de l’accord Google Book Search … Infobésité encore ?… ou signe de la vigueur du débat public aux Etats-Unis … un peu les deux sûrement …)