La nouvelle fin de Carmen et les libertés du domaine public

Une polémique assez impressionnante a éclaté depuis une semaine à propos d’une adaptation de l’opéra Carmen jouée en ce moment en Italie dans laquelle le metteur en scène (Léo Muscato) a choisi de modifier la fin pour que l’héroïne tue Don José, à la différence de ce qui se passe dans l’oeuvre originale de Georges Bizet. Il a également transposé le cadre de l’action dans un camp de Roms au début des années 80.

Le metteur en scène fait valoir qu’en 2018, dans un contexte de dénonciation accrue des violences sexistes, « on ne peut pas applaudir le meurtre d’une femme ». Je vais mettre de côté dans ce billet le débat à propos de la justification « féministe » de cette modification (voyez par exemple à ce sujet cet article paru sur Slate) pour me concentrer uniquement sur les critiques mettant en avant la nécessité de préserver « l’intangibilité de l’oeuvre » de Bizet. On la trouve exprimée par exemple par l’humoriste Monsieur Poulpe sur son compte Twitter (ce qui lui a valu de soulever une marée furieuse de commentaires…).

Cette polémique fait étrangement écho au dernier billet que j’ai publié à propos de l’épisode VIII de Star Wars et de sa réception par le public, qui soulevait aussi des questions complexes liées à « l’intégrité de l’oeuvre ». La différence majeure, c’est que contrairement à Star Wars, Carmen appartient au domaine public, mais cela ne signifie pas pour autant que l’on puisse modifier l’oeuvre de manière complètement libre. En France, le droit moral est en effet perpétuel, c’est-à-dire qu’il se prolonge sans limite dans le temps même après la mort de l’auteur. Théoriquement – même si c’est hautement improbable -, un descendant de Bizet (s’il en existe encore qui puisse être identifié) pourrait donc saisir la justice pour faire valoir que cette modification constitue une « dénaturation de l’oeuvre » et demander à ce que les représentations soient interrompues.

Vous allez voir que cette hypothèse n’est pas complètement fantasmatique, au vu des précédents que l’on peut relever en justice, même si la jurisprudence de la Cour de Cassation insiste aussi la nécessité de respecter un « juste équilibre » entre le droit moral et la liberté d’expression.

Carmen doit-elle éternellement rester figée sous la forme voulue par Georges Bizet ? Image : Domaine Public. Source : Wikimedia Commons.

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