Moulinsart et l’affaire de la parodie à géométrie variable

La semaine dernière, un événement navrant s’est produit, impliquant une nouvelle fois la société Moulinsart, qui s’est déjà illustrée à de nombreuses reprises à cause de la manière agressive dont elle gère les droits sur l’oeuvre d’Hergé. Depuis plus d’un an sur la page Facebook « Un faux graphiste« , un jeune bruxellois prénommé Gil régalait ses quelques 30 000 abonnés avec des détournements hilarants de planches tirées des albums de Tintin. Son « gimmick » consistait à reprendre des enchaînements de cases de la BD sans y toucher, en modifiant le texte des bulles pour placer les personnages d’Hergé dans des situations complètement décalées.

Voir un exemple ci-dessous dans lequel le capitaine Haddock se plaint d’être confondu avec un hipster à cause de sa barbe et fustige la gentrification galopante de son quartier (et d’autres ici) :

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Tintin au pays des usages transformatifs : la citation des images en question

Cette semaine, la Société Moulinsart, détentrice des droits sur l’oeuvre d’Hergé, a une nouvelle fois fait montre de la conception jusqu’au-boutiste du droit d’auteur qui la caractérise, en exigeant de la plateforme Tumblr le retrait de vignettes issues des albums de Tintin, que le microblog « Le petit XXIème » publiait chaque jour pour commenter l’actualité avec beaucoup d’inventivité (heureusement toujours visibles sur Twitter). Si l’on peut considérer qu’il s’agit d’un nouvel exemple de dérapage du droit d’auteur, la Société Moulinsart n’en reste pas moins dans son droit et l’usage des images que réalisait « Le Petit XXIème » était bien constitutif d’une contrefaçon, selon les termes de la loi française. Mais c’est précisément cela qui est intéressant dans cette affaire : comment un tel usage, créatif et inventif, s’inscrivant dans un cadre purement non-commercial et assimilable à un hommage, peut-il tomber aujourd’hui sous le coup de la loi sur la base d’un délit passible potentiellement de 3 ans de prison et 300 000 euros d’amendes ?

[tweet https://twitter.com/lepetitXXIe/status/448831620410134528]

Les réprobations dans la presse ont été nombreuses devant cet usage disproportionné du droit d’auteur par les ayants droit d’Hergé, mais cette réprobation ne doit pas s’arrêter aux agissements des héritiers : elle doit déboucher sur une critique de la loi française qui permet de tels comportements. Peut-on essayer de penser autrement l’articulation du droit d’auteur pour que de telles pratiques créatives soient sécurisées ? Vous allez voir que oui.

tintin
Triste spectacle du Tumblr « le Petit XXIème », privé des images issues des albums de Tintin qui l’illustraient. Un nouvel exemple de l’inadaptation du droit français en matière de citation des images.

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L’oeuvre, le mythe et le domaine public (Réponse à Alexandre Astier)

Avertissement préalable : suite à la publication de ce billet, Alexandre Astier est venu discuter sur Twitter et l’échange fut constructif et intéressant, ce qui est très rare sur ces questions. J’insère ci-dessous certains des tweets d’Alexandre Astier. La suite du billet doit être lue à la lumière de ces déclarations, qui sont sensiblement différentes des propos qui ont pu être tenus lors de l’émission Ce soir (ou jamais !) ou qui les éclairent autrement (« K  » veut dire Kaamelott). Alexandre Astier autorise les usages pédagogiques de son oeuvre ; il autorise aussi les fanfictions s’inscrivant dans son univers et on peut discuter avec lui d’une éventuelle réduction de la durée du droit d’auteur.

[tweet http://twitter.com/sgtpembry/status/409456962624323584] [tweet http://twitter.com/sgtpembry/status/409458214779252736] [tweet http://twitter.com/sgtpembry/status/409472026760720385] [tweet http://twitter.com/sgtpembry/status/409474033814896640] [tweet http://twitter.com/sgtpembry/status/409474198541963264]

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Vendredi dernier, j’ai participé à Ce soir (ou jamais !) sur France 2, dans une émission intitulée « Tintin, Astérix, James Bond, Yves Saint Laurent : y a t-il une vie après la mort du créateur ?« . Frédéric Taddeï a souhaité en effet rebondir sur le débat suscité en octobre dernier par les déclarations parues dans le Monde de Nick Rodwell, mari de la veuve d’Hergé et gestionnaire des droits sur Les Aventures de Tintin via la Société Moulinsart. Celui-ci avait en effet annoncé son intention de publier un nouvel album de Tintin en 2052, pour essayer d’empêcher que l’oeuvre d’Hergé n’entre dans le domaine public (contre la volonté exprimée par l’auteur de son vivant). Pier-Carl Langlais avait réagi à ces propos sur Rue89 et je l’avais fait aussi de mon côté sur Slate, car il peut paraître assez choquant de voir un héritier chercher à arracher une oeuvre du domaine public et cela rappelle funestement l’allongement de la durée des droits votée en 1998 aux États-Unis sous la pression de la Walt Disney Company, juste avant que le personnage de Mickey n’entre dans le domaine public.

Qu’est-ce qui fait la différence entre une oeuvre et un mythe ? (Image tirée de « La quête du Saint Graal et la mort du roi Arthur ». Domaine public. Source : Wikimedia Commons)

Le débat sur le plateau de Ce soir (ou jamais !) a bien confirmé que Rodwell avait l’intention de tenter quelque chose, sans que l’on puisse savoir exactement quoi. Mais une autre personne était présente parmi les invités, qui était directement concernée par cette question du domaine public. Il s’agissait d’Alexandre Astier, auteur-réalisateur-acteur de la série télévisée Kaamelott, s’inscrivant dans l’univers de la Légende arthurienne et de la quête du Graal. A vrai dire, on ne pouvait trouver meilleur exemple de ce que permet l’ouverture du domaine public en terme de réutilisation de personnages préexistants pour créer une nouvelle oeuvre. Et Alexandre Astier est aussi allé puiser dans le domaine public à l’occasion de son récent spectacle « Que ma joie demeure !«  consacré au compositeur Jean-Sébastien Bach.

Or lors de l’émission – et il me semble que ce furent les échanges les plus intéressants de la soirée -, Alexandre Astier a tenu des propos contradictoires sur le domaine public. D’un côté, il a admis que les oeuvres comme les Aventures de Tintin avaient une dimension particulière et qu’elles tendaient à devenir des « mythologies » destinées à être « remâchées comme du chewing-gum » à travers les époques (métaphore qui fait furieusement penser au mashup). Mais lorsqu’on lui a fait remarquer que lui-même avait réutilisé des éléments du domaine public pour créer à son tour, il s’est subitement raidi, allant jusqu’à dire « si vous écrivez, écrivez vos trucs, les gars. Ne venez pas chercher les autres« . Et lorsqu’on lui oppose que c’est pourtant ce qu’il a fait avec Kaamelott, il répond que la Légende arthurienne n’est « pas une oeuvre« , mais « un mythe » et qu’on ne peut pas la comparer avec les Aventures de Tintin.

N’ayant pas eu le temps de répondre sur le fond à Alexandre Astier pendant l’émission, je voulais le faire dans ce billet, pour montrer que cette conception minimise certains fondements profonds de la création, qui puise toujours à des degrés divers dans ce qui a existé auparavant (« Nous sommes des nains assis sur les épaules des géants« ). Alexandre Astier illustre ainsi le fait qu’une grande partie des créateurs aujourd’hui oublient la dette fondamentale qu’ils ont vis-à-vis du domaine public et c’est l’une des sources majeures du déséquilibre du système de la propriété intellectuelle.

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Pas de domaine public pour Tintin ? Mille millions de mille sabords de tonnerre de Brest !

30 ans après la mort d’Hergé, les Aventures de Tintin représentent encore un véritable pactole, avec plus d’un million d’albums vendus par an et des droits juteux perçus sur les adaptations et produits dérivés. Gérés par la Société Moulinsart avec à sa tête Nick Rodwell, l’époux de la veuve d’Hergé, les droits sur cette oeuvre majeure du 20ème siècle sont défendus avec agressivité, y compris en traînant devant les tribunaux des tintinophiles souhaitant rendre hommage à l’oeuvre du dessinateur.

Tintin Bot. Par Jenn and Tony Bot. CC-BY-NC. Source : Flickr.

L’entrée des Aventures de Tintin dans le domaine public, à l’issue de la durée de protection du droit d’auteur, constituera un évènement culturel important, comme cela a été le cas cette année par exemple pour l’oeuvre de Guillaume Apollinaire. Il deviendra en effet alors possible pour tout un chacun de reproduire, de publier en ligne et même d’exploiter commercialement les albums de Tintin.

Or la perspective que ce monument de la bande dessinée rejoigne le domaine public ne plaît visiblement pas à Nick Rodwell, qui perdrait là une grande partie du contrôle qu’il exerce aujourd’hui sur l’oeuvre d’Hergé, ainsi que des revenus substantiels. Un article du Monde paru cette semaine, consacré aux relations entre Casterman et la Société Moulinsart, révèle que Rodwell envisagerait d’agir en 2052 pour essayer d’empêcher Tintin d’entrer dans le domaine public :

« On aura une nouveauté en 2052, pour protéger les droits », évoque le patron de Moulinsart. « Je cherche un moyen » d’y parvenir, poursuit l’entrepreneur sans en dire davantage sur le contenu de ce futur, tout autant qu’improbable, nouvel album de Tintin. Montage réalisé à partir d’inédits d’Hergé ? Histoire confiée à d’autres auteurs ? Roman ?

De tels projets en disent long sur la conception négative que se font du domaine public certains titulaires de droits. Mais on peut surtout se demander s’il existe réellement un moyen que pourrait utiliser la société Moulinsart pour empêcher Tintin d’entrer dans le domaine public. En creusant un peu, on se rend compte que ces fantasmes de protection éternelle pourraient peut-être devenir réalité, en raison de la fragilité intrinsèque du domaine public.

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