Paradoxale journée mondiale du livre et du droit d’auteur … (avec Shakespeare et Cervantès)

Aujourd’hui, 23 avril, l’UNESCO nous invite à célébrer la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur.

Cette date a été choisie en raison de la disparition conjointe de Shakespeare et de Cervantès, le 23 avril 1616.

Je trouve assez cocasse que l’on ait choisi de placer la journée du droit d’auteur sous le patronage de ces deux grandes figures de la littérature.

D’abord parce qu’en 1616, le droit d’auteur n’existait tout bonnement pas (le Statute of Anne – première législation promulguée en Angleterre à reconnaître le droit de l’auteur sur son oeuvre – date de 1710). Ce qui n’a manifestement pas empêché la création de s’épanouir à l’époque, pour atteindre avec des monstres comme Shakespeare et Cervantès des sommets rarement égalés par la suite …

Mais il a mieux encore …

Car si on y réfléchit bien Shakespeare et Cervantès sont tous les deux des figures d’auteur bien ambiguës. Peut-être même les deux figures d’auteur les plus incertaines qui soient !

La paternité des œuvres de Shakespeare continue à faire l’objet d’une des polémiques les plus furieuses de l’histoire de la littérature, à laquelle ont participé des auteurs comme Walt Whitman, Mark Twain, Henry James ou Sigmund Freud. Il est vrai qu’entre les collaborations de Shakespeare avec d’autres auteurs, les pièces-perdues-et-retrouvées et les oeuvres apocryphes, il est bien difficile de s’y retrouver, à tel point que les théories les plus farfelues circulent.

Signature de Shakespeare ... enfin peut-être ! (Domaine public - Wikicommons)

Parmi les candidats potentiels à l’adoption de l’oeuvre de Shakespeare, on trouve pêle-mêle le philosophe Francis Bacon (la piste la plus sérieuse semble-t-il, comme le savent tout ceux qui ont dévoré les romans de Jasper Forde !), Christopher Marlowe, John Florio, la Reine Elisabeth Ier ou le Roi Jacques Ier d’Angleterre. Et le Colonel Kadhafi est allé jusqu’à prétendre que Shakespeare était en fait un écrivain arabe du nom de Cheikh Zubayr ! (pourquoi pas après tout ?). Arguties sans fin qui ont fait dire à Alphonse Allais : « Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui. »
Il n’est pas jusqu’à la récente révélation d’un soit-disant portrait, peint du vivant de Shakespeare qui n’ait ravivé la querelle de la paternité, puisqu’on a soupçonné ce tableau d’être une contrefaçon et que de toute façon, son auteur reste inconnu !

Le portrait controversé (Domaine public - Wikicommons)
Le vrai-faux portrait de Shakespeare (Domaine public - Wikicommons)

Shakespeare et le droit d’auteur : une association au final assez malheureuse. Mais que dire alors de Cervantès !

Cervantès, patron du droit d’auteur ! Alors qu’il s’agit certainement de l’auteur le plus paradoxal de l’Histoire. Lui qui passe son temps tout au long de Don Quichotte à jouer à cache-cache avec le lecteur, en niant que son œuvre constitue une création originale. Son livre ne serait que la relation de faits réels, tiré des Annales de la Manche ou la traduction du manuscrit de l’auteur maure Cid Hamet ben Engeli. Cervantès – créateur génial – se dissimule, s’annule, s’efface, se schizophrénise comme auteur. Il se complaît même à invectiver sans cesse l’auteur (lui-même ?) dans le récit : « s’il manque quelque ingrédient à cette histoire, ce ne peut être que la faute de ce chien d’auteur et non celle du sujet. »

On me rétorquera que Cervantès fut aussi une victime de la contrefaçon, puisqu’un certain Avellaneda fit paraître une suite grotesque au premier volume de Don Quichotte en violation flagrante du droit moral (qui n’existait pas…). Ce à quoi je répondrais que cette contrefaçon fut créatrice, puisque sans elle nous n’aurions pas le plaisir de retrouver les aventures de Don Quichotte et de Sancho Pança dans un deuxième tome encore plus époustouflant que le premier, écrit par Cervantès pour riposter au plagiat et à la fin duquel il fait mourir son héros pour que personne ne puisse écrire de suite (ce qui ne manqua pas bien sûr d’arriver!). Si seulement tous les auteurs victimes de contrefaçon réagissaient ainsi par un surcroît de créativité !

Don Quichotte, auteur de Cervantès ... ou l'inverse ? (peinture de Dali)
Don Quichotte, auteur de Cervantès ... ou l'inverse ? (peinture d'Octavio Campo)

Cervantès, patron du droit d’auteur ! Quelle étrange idée … quand on voit comment les auteurs postérieurs se sont amusés à nous faire croire que Don Quichotte avait été écrit par d’autres que Cervantès. Comment ne pas penser au « Pierre Ménard, auteur du Quichotte » de Borgès, nouvelle qui jette un soupçon définitif sur la notion même d’auteur ? Ou la démonstration de Paul Auster dans Cité de verre, qui nous convaincrait presque, par une des mises en abîme dont il a le secret, que don Quichotte a été écrit … par un des personnages de l’histoire !

 » Sancho Pança est […] le témoin. Il n’y a pas d’autre candidat à ce rôle puisqu’il est le seul à accompagner don Quichotte dans toutes ses aventures. Mais Sancho ne sait ni lire ni écrire. Il ne peut donc être l’auteur. En revanche, nous savons que Sancho est très doué pour la langue. Malgré l’emploi saugrenu et inapproprié qu’il fait de grands mots, il peut entortiller n’importe qui d’autre dans ce livre d’après ses paroles. Il me semble tout à fait possible qu’il ait dicté l’histoire à quelqu’un d’autre, c’est-à-dire au curé ou au barbier, les amis de don Quichotte. Ce sont eux qui ont donné à ce récit – et en espagnol – la forme littéraire qui lui convient et qui ont ensuite confié le manuscrit à Samson Carrasco, la bachelier de Salamanque. Lequel bachelier s’est appliqué à la traduire en arabe. Cervantès a trouvé cette traduction dont il a fait subir une version espagnole qu’il a publié sous le titre : L’ingénieux Hidalgo don Quichotte de la Mancha. »

A mon avis, le fait que la Journée Mondiale du Livre et du Droit d’auteur ait pu être placée sous le patronage de figures d’auteurs aussi brouillées que Shakespeare et Cervantès est le symptôme d’une époque qui a profondément perdu le sens de ce que signifie la création.

… une époque qui n’a plus la conscience de la dimension historique du droit d’auteur et qui, parce qu’elle ne connaît plus son passé, n’arrive pas à se projeter dans l’avenir …

… une époque où le législateur préfère se battre contre des moulins à vents plutôt que de regarder la réalité en face (comme chez Cervantès ?) … une époque qui fait semblant d’avoir oublié que dans le fait de s’affirmer auteur de quoi que ce soit, il y a fondamentalement une fiction (à la Borgès ?), une supercherie (à la Shakespeare ?), une manipulation (digne de Paul Auster ?)

… qui ne veux pas reconnaître que les idées passent, circulent, nous traversent, s’échangent, se fertilisent mutuellement, s’en vont, s’en viennent … et que rien ne pourra jamais l’empêcher (même Hadopi !) …

Et que dans l’environnement numérique, l’auctorialité est travaillée par de multiples forces qui la transforment et qui la rendent de plus en plus insaisissable par la grille d’analyse rigide du paradigme individualiste sur lequel est construit le droit d’auteur.

Un voile qui nous rend aveugle au miracle de l’intelligence collective à l’oeuvre sur la Toile.

Je propose de placer cette 14ème journée mondiale du droit d’auteur sous le patronage des millions d’auteurs inconnus qui contribuent tous les jours à tisser cette formidable création collective qu’est Internet aujourd’hui. Cette fourmilière dont le plan n’existe nulle part et dont nous sommes tous, que nous le voulions ou non, un peu les auteurs, par les traces que nous y laissons.

Etre auteur ou ne pas être auteur ? telle est la question sur Internet

Un dernier paradoxe pour finir : saviez-vous que les mots « œuvre » (opus, opera en latin) et « copie » (copia, copiare) sont tous les deux issus de la même racine en sanskrit : OP = l’activité créatrice.

OPus = cOPiare =OPulencia … Création, œuvre, copie, ressource, abondance …

Intéressant, non ?

Et op !

5 réflexions sur “Paradoxale journée mondiale du livre et du droit d’auteur … (avec Shakespeare et Cervantès)

  1. pink

    bonjour, juste pour vous signaler que le tableau représentant Don Quichote n’est pas de Salvator Dali mais de Octavio Campio.

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