Le Remix selon Google ou la culture web digérée par la novlangue

Peu avant les fêtes, on a appris que Google et Universal ont conclu un accord pour que le catalogue du label intègre une nouvelle offre payante de streaming musical que la firme de Mountain View s’apprête à lancer. Pour Google, c’est une étape importante de franchie, car les deux autres grandes majors de la musique (Warner et Sony) ont déjà accepté de rejoindre ce partenariat. L’objectif est d’arriver à concurrencer Spotify ou Apple Music en fusionnant deux services préexistants : Google Play Music et YouTube Red (l’offre payante par abonnement de la plateforme vidéo).

Google tente une OPA linguistique sur le remix…

Après le rachat récent de Shazam par Apple ou l’union entre Spotify et le chinois Tencent, cette nouvelle annonce pourrait paraître ne constituer qu’une grande manoeuvre parmi d’autres sur le front de la musique en ligne. Mais c’est le nom que Google souhaite donner à ce nouveau service qui m’a fait bondir : YouTube Remix

Pour ceux qui s’intéressent un tant soit peu à la culture web, le mot « remix » est chargé d’un sens très particulier. Il renvoie à ce qui a longtemps fait la spécificité des usages en ligne : la culture transformative par laquelle les internautes s’emparent des oeuvres préexistantes pour produire leurs propres créations. C’est le domaine du remix, du mashup, du fanart et des fanfictions, des détournements, des parodies ou des mèmes. Or le fait que Google choisisse de baptiser « Remix » un service de streaming musical payant est tout sauf anodin. C’est à travers les mots eux-mêmes que les batailles culturelles se livrent et Google, le grand maître du « capitalisme linguistique », ne peut l’ignorer.

2008-2018 : où en est le remix ?

Il se trouve en plus que 2018 constitue une année particulière pour la culture web, car nous célébrerons les 10 ans de deux oeuvres importantes liées au Remix. La première est le documentaire RiP : a remix manifesto du vidéaste canadien Brett Gaylor sorti en 2008 (si loin déjà…). Il s’agit d’une des premières analyses approfondies de l’influence du numérique sur la création qui mettait l’accent sur les tensions engendrées par les pratiques transformatives avec la propriété intellectuelle.

La seconde est l’ouvrage Remix. Making art and commerce thrive in the hybrid economy, écrit en 2008 par Lawrence Lessig, le grand juriste américain à l’origine des licences Creative Commons.

A sa sortie, ce texte avait fait l’objet d’une recension en français par le chercheur Sébastien Broca, qui permet bien de comprendre pourquoi il est choquant de voir Google baptiser une offre de streaming « Remix » :

Le juriste américain Lawrence Lessig, inspira­teur des licences Creative Commons et critique renommé des « dérives » du droit de la propriété intellectuelle, décrit dans son dernier ouvrage le développement sur Internet d’une culture « Read/Write », qu’il oppose à une culture « Read/Only ». Si cette terminologie désigne d’ordinaire les permissions accordées à l’utilisateur d’un fichier informatique, Lawrence Lessig l’emploie ici par analogie pour distinguer deux types de rapport aux œuvres culturelles. Ainsi, de même qu’un utilisateur ayant la permission « Read/Write » pourra modifier à souhait le fichier auquel il a accès, une culture « Read/Write » se caractérise par la possibilité pour chacun de s’approprier les œuvres en les retravaillant. Il s’agit donc d’une culture où chacun est à la fois consommateur et producteur, émetteur et récepteur. C’est aussi une culture amateure, davantage qu’une culture professionnelle. Son emblème est le remix, c’est-à-dire l’ensemble des pratiques culturelles, par lesquelles de nouvelles œuvres sont produites à partir d’œuvres existantes, à travers le réagence­ment de divers « matériaux » artistiques. Cette culture « Read/Write » se distingue nettement de ce que Lawrence Lessig nomme une culture « Read/Only », définie par une forme de passivité dans la réception des œuvres, et symbolisée par la consommation culturelle telle qu’elle s’est développée au XXe siècle.

Le streaming peut donner une illusion d’abondance et d’accès immédiat à la culture, mais il constitue en réalité une régression dans la possibilité de s’approprier les oeuvres, au sens fort du terme. Il incarne un retour à cette culture du « Read/Only » (ou plutôt « Ear/Only ») qui était l’apanage de la radio et que les industries culturelles tentent depuis des années de restaurer pour enterrer les sulfureux P2P ou Torrent. Mais c’est bien la passivité et le retour à une pratique de consommation qui caractérisent l’utilisateur de streaming. Sa marge de manoeuvre se résume à constituer des playlists et à s’abonner à l’offre Premium des plateformes pour pouvoir écouter sa musique confortablement sur son smartphone…

Deezer Premium : 9,99 euros par mois pour de la musique en « Ear/Only ».

Extension du domaine de la répression

Par ailleurs, le fait que Google ait conclu des accords avec Universal, Warner et Sony pour constituer cette offre va avoir des incidences en termes de répression des pratiques transformatives sur la plateforme YouTube. En effet, selon le PDG d’Universal, le « deal » passé avec Google implique pour les majors un partage plus avantageux des revenus générés par les abonnements et la publicité, mais aussi un « renforcement de l’engagement de YouTube à gérer les droits musicaux sur sa plateforme« .

Or on sait ce que cette phrase signifie : YouTube fait la « police du droit d’auteur » par le biais d’un système de filtrage appelé ContentID qui « scanne » en permanence la plateforme pour identifier des correspondances entre des empreintes d’oeuvres fournies par les ayants droit et les vidéos postées par les utilisateurs. Ce « robocopyright » est réputé pour être particulièrement problématique vis-à-vis des usages transformatifs, y compris lorsqu’ils sont couverts par des exceptions au droit d’auteur (comme le fair use – usage équitable aux Etats-Unis). On peut donc penser que l’accord avec les grands labels qui va permettre l’avènement de l’offre Remix poussera Google à se montrer d’autant plus sévère avec les « vrais » remixes que les utilisateurs voudront continuer à réaliser et à diffuser sur YouTube.

De manière intéressante, un autre géant numérique a aussi conclu au mois de décembre un accord avec Universal, mais dans un esprit assez différent. Il s’agit de Facebook qui annonce avoir obtenu une licence mondiale pour « couvrir » l’usage des musiques du catalogue d’Universal par les utilisateurs de Facebook, Instagram et même Oculus VR lorsqu’ils souhaitent « personnaliser » leurs publications. Les termes de l’accord ne sont pas très clairs, mais cela semble vouloir dire que les musiques pourront être utilisées pour illustrer des vidéos. Il ne s’agira donc pas d’une « légalisation » complète des usages transformatifs, mais c’est tout de même un pas effectué dans cette direction. Ce type de dispositif contractuel fait un peu penser à l’accord conclu au début de l’année entre Apple, Spotify et l’intermédiaire Dubset pour que les DJ puissent légalement diffuser et vendre leurs remixes via ces plateformes.

Licences globales privées

Ce type de partenariats peuvent paraître à première vue mieux pensés que le YouTube Remix de Google, mais je ne pense pas qu’il faille pour autant s’en réjouir. Ce que Facebook est en train d’accomplir constitue en réalité une sorte de « licence globale privée » qui va lui permettre de se transformer en une zone de partage et de création transformative « tolérée », sur la base d’un privilège que lui accordent les industries culturelles. Or ce type d’accord ne peut à terme que renforcer la position dominante de Facebook ou d’autres firmes comme Apple ou Google, car seuls les plus gros sont en mesure d’arriver à conclure ce type de partenariats avec les ayants droit.

Ce que fut l’idée de la licence globale…

Les plateformes plus petites doivent pendant ce temps se débattre dans des complications juridiques sans fin, qui peuvent aller jusqu’à menacer leur survie. C’est ainsi que Grooveshark a disparu en 2015 et que SoundCloud a failli connaître le même sort cette année. Cette concentration croissante de la musique en ligne constitue en réalité le prix de notre incapacité à mettre en place une « licence globale publique » qui aurait permis de légaliser, au sens fort du terme, le partage et les pratiques transformatives, tout en dégageant de nouvelles sources de revenus pour les artistes (la proposition date aussi d’ailleurs des années 2006-2008). A défaut pour le législateur d’avoir eu le courage d’opérer une telle réforme, ce sont à présent des accords privés qui prennent le relais, avec l’immense désavantage de fermer encore plus l’écosystème et de maintenir une répression rampante des usages.

En attendant la grande machine à filtrer…

De ce point de vue, le pire est encore peut-être à venir… Les ayants droit de la musique et du cinéma ne se contentent pas en effet de ces partenariats conclus avec les grandes plateformes. Ils font pression depuis des mois à présent pour que l’Union européenne modifie en profondeur les règles du jeu dans le cadre de la révision de la directive sur le droit d’auteur. L’idée est de s’inspirer du système de filtrage automatique mis en place par YouTube et de le rendre obligatoire pour toutes les plateformes. Ce serait déjà en soi une évolution très négative pour les usages numériques, mais les ayants droit vont jusqu’à demander à ce que le filtrage se fasse non pas a posteriori, comme c’est le cas actuellement, mais a priori, c’est-à-dire avant que l’utilisateur ne poste son fichier en ligne.

On aboutirait alors à une sorte de « cloche invisible » déployée sur toutes les plateformes et le fait de publier dans cet espace imposerait de se soumettre à une « police du droit d’auteur », avec toutes les erreurs et les abus inhérents à l’emploi de moyens de vérification automatisés. Nous saurons au début de l’année 2018 si les eurodéputés acceptent ou non le déploiement de cette « machine à censurer », contre laquelle une large coalition associative s’est rassemblée. Mais si la directive européenne est modifiée en ce sens, on peut dire que la culture du « Read/Only » aura remporté une victoire décisive contre celle du « Read/Write ».

Il est d’ailleurs assez intéressant de constater que des acteurs comme Google ou Facebook ne s’opposent que très mollement à ces projets de filtrage automatisé obligatoire. Et c’est tout à fait logique, dans la mesure où ces technologies sont déjà déployées sur leurs sites, alors qu’elles vont constituer un nouveau « coût d’entrée » pour quiconque voudrait les concurrencer. L’Europe se titre donc une balle dans le pied en cédant aux sirènes de ses industries culturelles, car elle crée les conditions objectives du renforcement de la position dominante des grands acteurs américains…

On comprend dès lors pourquoi Google peut avoir l’arrogance d’appeler son service de streaming « Remix », alors qu’il s’agira de l’exacte antithèse de ce que le remix signifie du point de vue des pratiques culturelles. Cela revient à utiliser la stratégie de la novlangue pour « digérer » lexicalement la spécificité de la culture web et la vider de ses potentialités émancipatrices. Heureusement, ce n’est sans doute pas la fin pour les pratiques transformatives et cela pourrait même constituer le meilleur moyen pour elles de retrouver leur sens. Le verrouillage progressif des grandes plateformes obligera en effet les internautes à revenir à des moyens décentralisés ou auto-gérés de diffusion de la culture participative. Nous arrivons au stade où seule une réappropriation de la maîtrise des infrastructures permettra à cette culture de garder un sens et ça tombe bien, car des acteurs comme Framasoft entretiennent encore l’espoir qu’une alternative est possible (voir leur projet Framatube).

Et le remix est un service payant de streaming musical proposé par YouTube…

***

D’une certaine manière, Lawrence Lessig s’est sans doute trompé dans son analyse de ces phénomènes ou, du moins, une partie de ses espoirs ont été déçus par l’évolution du web. Il pensait en effet en 2008 qu’une « économie hybride » pourrait voir le jour qui permettrait d’allier la « Read/Write Culture » et des plateformes capables de développer un modèle économique. C’est ce qu’explique Sébastien Broca dans son commentaire de l’ouvrage Remix :

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’examen de la nouvelle réalité économique créée par le développement sur Internet de ces nouvelles formes d’échange et de création cultu­relle. Lawrence Lessig y décrit la naissance d’une « économie hybride », faisant la jonction entre le monde des amateurs (la culture « Read/Write ») et le marché (la culture « Read/Only »). L’« éco­nomie hybride », ce sont ainsi les nouveaux types d’association entre des entreprises guidées par une recherche de profit, et des communautés d’individus engagées dans une activité créative […] Ainsi en est-il de Flickr, Myspace, Facebook, Second Life et même de Google, que ses utilisateurs alimentent sans cesse en données.

Le problème, c’est que la répression des usages menée au nom du droit d’auteur ne pouvait tout simplement pas permettre à cette « économie hybride » de naître dans de bonnes conditions. Les acteurs les plus intéressants comme GrooveShark ou SoundCloud ont été pris à la gorge par les ayants droit, qui les ont forcés à dériver vers de plates offres de streaming payant sous peine de disparaître. Les modèles alternatifs ne pouvant naître, ce sont les géants comme Apple, Google ou Facebook qui sont à présent en passe de rafler la mise en devenant les nouveaux « seigneurs de la musique » et ils iront jusqu’au bout du processus, même si cela implique pour eux de se transformer en des agents serviles de la répression en verrouillant au maximum les usages transformatifs.

Lawrence Lessig ne s’est pourtant pas trompé sur l’essentiel. Dans son livre Remix de 2008, il explique que la culture transformative constitue en réalité l’essence même de la création musicale. Durant des siècles et des siècles, c’est en puisant directement dans les oeuvres du passé que les artistes ont créé la musique de leur temps. Au 20ème siècle encore, c’est ainsi que sont nés le jazz, la musique folk, le blues et même le rock à ses débuts, sans parler du sampling dans le rap et le hip-hop. La force du remix ne peut tout simplement pas être contenue : elle peut connaître des éclipses, mais elle finira nécessairement par trouver son chemin.


Une réflexion sur “Le Remix selon Google ou la culture web digérée par la novlangue

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