Quel remède pour SoundCloud, malade de ses remix ?

Cette semaine, l’ami Olivier Ertzscheid a écrit sur son blog Affordance un intéressant billet consacré à ce qui fut l’un feuilletons qui nous aura tenu en haleine cet été : les craintes concernant la disparition de la plateforme de streaming musical SoundCloud.

Il y décrit notamment la dépendance dans laquelle nous sommes tombés vis-à-vis des grands sites centralisés pour la transmission et la conservation de notre patrimoine culturel :

Les sites web ne meurent jamais. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour penser que la culture qu’ils fondent peut se prolonger au-delà d’eux.

Le grand chantier du prochain siècle doit nous amener à nous interroger et à peser sur le rôle des opérateurs publics dans la fabrique, la conservation et la transmission d’un patrimoine culturel nativement numérique, lequel, s’il n’appartient qu’à quelques oligopoles privés si bienveillants fussent-ils, nous ramènerait inexorablement aux temps où la terre était … plate(forme).

Si je partage – comme souvent – cette vision avec Olivier, je suis peut-être moins d’accord avec les causes qu’il identifie pour expliquer les difficultés récurrentes que rencontre SoundCloud, au point de menacer aujourd’hui sa survie. C’est en effet à mon sens moins du côté d’une incapacité de SoundCloud à « capter des usages » qu’il faut aller voir que de l’arrière plan juridique auquel est soumise une telle plateforme.

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Valérian et le cycle des 1000 réincarnations

La semaine dernière est sorti en salle Valérian et la cité des 1000 planètes, film réalisé par Luc Besson. Le long-métrage est une adaptation de la bande dessinée Valérian et Laureline, par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, qui compte parmi les classiques ayant posé les jalons de la science-fiction dès les années 60. Avec 200 millions d’euros,  le film a rassemblé le plus gros budget français de tous les temps et les attentes qu’il suscitait étaient à la hauteur de cette démesure. Les critiques sont pour l’instant très mitigées, pour ne pas dire assassines (voir par exemple ci-dessous celle de l’excellent YouTubeur INTHEPANDA, précédée par une introduction qui résume bien le contexte de production du film).

Ce n’est pas tellement le film de Besson qui m’intéresse, mais plutôt les circulations complexes d’influences qui existent entre l’univers de la BD originale, Valérian et Laureline, et le cinéma de Science Fiction. Avec la sortie du film, de nombreux articles ont refait surface qui insistent sur les nombreux emprunts que George Lucas, par exemple, a effectué à l’univers de Valérian pour élaborer celui de Star Wars. Les choses sont même allées plus loin, vu que Jean-Claude Mézières a écrit deux fois à Lucas pour l’interpeller sur des similitudes qu’il trouvait un peu trop marquées à son goût. George Lucas ne répondit jamais, mais on trouve facilement sur Internet des comparatifs qui pointent des ressemblances flagrantes. La forme du Faucon Millenium, la cryogénisation dans un bloc de carbonite de Han Solo, le bikini métallique de la princesse Leia dans Le Retour du Jedi : tous ces éléments iconiques (et un certain nombre d’autres…) figuraient déjà avec près d’une décennie d’avance dans les albums de Valérian et Laureline. Certains témoignages attestent par ailleurs que George avait eu accès aux Etats-Unis à ces bandes dessinées, ainsi qu’à celles d’auteurs français comme Moebius ou Druillet, à qui il emprunta aussi des éléments pour Star Wars.

De son côté, Luc Besson entretient également une longue histoire avec Valérian, titre qu’il a lu dans son enfance et qu’il souhaitait adapter au cinéma depuis des années. Il avait d’ailleurs déjà collaboré avec Jean-Claude Mézières sur le Cinquième élément qui s’inspire assez indirectement de Valérian dans son esthétique. Besson aurait sollicité le dessinateur en lui disant que les américains l’avaient assez pillé et qu’il était temps qu’un film français lui rende hommage.

Jean Giraud/Moebius a aussi travaillé sur le Cinquième élément, mais il a rompu sa collaboration avec Besson après s’être brouillé avec lui. Il finit même par lui intenter un procès pour plagiat, en l’accusant d’avoir repris des éléments essentiels de l’Incal, une autre série culte de bande dessinée qu’il élabora avec Alejandro Jodorowsky. Malgré des similitudes assez flagrantes, la justice n’a pas reconnu de contrefaçon dans ces emprunts, mais la carrière de Luc Besson est émaillée de plus d’une dizaine de procès pour plagiat et, à vrai dire, quasiment tous ses films ont attiré ce genre de critiques : du Grand Bleu à Taxi, en passant par Léon et Jeanne d’Arc. C’est comme si, à chaque fois, Besson écrivait ses films en flirtant constamment sur le fil qui sépare le plagiat répréhensible des emprunts légitimes au « fond commun » du cinéma de genre. L’an dernier, la société de production de Besson a cependant fini par être lourdement condamnée pour contrefaçon, à propos du film Lock Out, dont les similitudes avec le classique New York 1997 de John Carpenter étaient trop fortes (voir l’analyse de cette affaire par le juriste Lex Tutor sur YouTube, qui explique avec brio la différence juridique entre le plagiat et la contrefaçon).

Comme je l’ai dit en introduction, les critiques sont pour l’instant sévères à propos de Valérian et la cité des 1000 planètes. Si la dimension visuelle et les prouesses techniques du film sont saluées, on reproche à Besson la fadeur du scénario, l’inconsistance des personnages et, encore une fois… des emprunts très appuyés à des oeuvres antérieures. Certaines critiques américaines sont à ce titre intéressantes à lire, car elles relèvent que le Valérian de Besson comporte de nombreuses similitudes avec les films… de la prélogie Star Wars, notamment le premier épisode (La menace fantôme). L’intrigue politique, les passages sous-marins sur la planète Naboo, l’environnement urbain de Coruscant : tout ceci aurait été décalqué dans Valérian avec trop de servilité. Mais on arrive à un étrange paradoxe, car comment savoir à présent si c’est Besson qui s’est un peu trop inspiré de Lucas, ou si ces ressemblances avaient été auparavant importées par Lucas dans la prélogie à partir de la bande dessinée originale ? Les emprunts entre les deux univers se superposent au point de former un conglomérat inextricable où il devient difficile de discerner les inspirations des innovations…

Sur Numerama, Corentin Durand va plus loin et parle de Valérian, comme d’un « film-palimpseste », mais pas dans un sens élogieux, comme on a pu parfois le dire par exemple des productions de Quentin Tarentino. A force de chipper à droite à gauche à toutes les sources de la SF, Besson aurait transformé son film en un patchwork indigeste sans substance propre :

Avec Besson, les clins d’œil et citations ne sont jamais loin du réchauffé raté. Ainsi, en deux heures, le bestiaire, les tentatives de personnages, les vaisseaux, les mondes, les courses-poursuites, vous rappelleront trente ans de SF compilés ici, sous le sceau baroque d’un quinqua régressif et qui picore visiblement dans un corpus populaire.

[…] si vous avez plus de quinze ans et un peu de respect pour le genre ici insulté, vous pouvez regarder le dernier Star Trek, la prélogie Star Wars — pour retrouver le Coruscant décalqué dans Valérian Avatar et les Gardiens de la Galaxie : les meilleures idées chipées par Luc Besson s’y trouvent dans leur forme originelle.

L’accusation larvée de plagiat va donc encore une fois coller à la peau de Luc Besson, ce qui est a priori surprenant vu qu’il s’attaquait cette fois à l’adaptation d’une oeuvre originale. Mais il suffit à vrai dire de regarder l’affiche du film pour se rendre compte que le clin d’oeil à Star Wars est tout sauf subtil...

On mesure ainsi le gouffre qui sépare Luc Besson et George Lucas dans leur capacité à digérer leurs influences pour produire une synthèse créative. Pour élaborer Star Wars, George Lucas s’est en effet comporté comme une véritable « éponge » en absorbant de très nombreuses inspirations, qui sont souvent explicitement « citées » dans les films de la première trilogie. Lucas a avoué certaines de ses sources comme Flash Gordon ou les films de samouraïs du japonais Akira Kurosawa (La forteresse cachée notamment, d’où il aurait tiré l’idée du couple R2D2 et C3PO). Mais les inspirations « inavouées », à l’image de la BD Valérian et Laureline, sont encore plus nombreuses dans Star Wars. C’est ce qui explique que George Lucas figure en bonne place dans le documentaire Everything Is A Remix de Kirby Ferguson sorti en 2010. Le propos de cette série est de montrer que la création est rarement « originale » et qu’elle procède le plus souvent par réutilisation de contenus préexistants. Pour Star Wars, analysé dans le premier volet (voir ci-dessous à partir de 9.20 mn), Kirby Fergusson identifie de nombreuses scènes qui constituent des décalques presque à l’identique de plusieurs films antérieurs, qu’il s’agisse de westerns, de films de guerre ou de science-fiction.

Le génie de George Lucas donc n’a pas consisté à faire sortir Star Wars tout armé de son esprit, mais à sublimer ces différents emprunts et références pour les fondre en un tout qui dépasse de très loin la somme de ses parties. Et c’est au contraire exactement ce que Besson n’a pas réussi à faire avec son Valérian, qui s’effondre littéralement sous le poids de ses inspirations.

Il faut d’ailleurs noter que ce phénomène de « panne créative » n’affecte pas uniquement Luc Besson, mais concerne aujourd’hui beaucoup plus largement l’industrie du cinéma. Les blockbusters, notamment dans le domaine de la science-fiction, semblent avoir de plus en plus de mal à se dégager des productions antérieures pour proposer quelque chose nouveau aux spectateurs. C’est la conclusion à laquelle arrive Kirby Fergusson dans le dernier volet de sa série Everything Is A Remix, consacré à l’épisode VII de Star Wars (Le Réveil de la Force). Par peur de prendre trop de risques et de décevoir les fans de la saga, Disney a fait de ce film une sorte de remix de l’épisode IV de 1976 (Un nouvel espoir), aussi bien dans sa structure générale que dans certaines de ses scènes, reproduites presque à l’identique (voir ci-dessous).

Il en résulte une sensation dérangeante de ressassement et Kirby Fergusson conclut en faisant remarquer que s’il existe des remix créatifs, il en est d’autres qui restent stériles et dérapent dans la « cannibalisation » d’oeuvres préexistantes. On pourrait presque faire à ce sujet une analogie avec les préceptes du bouddhisme. Cette religion professe que pour atteindre la félicité du Nirvana, l’âme doit parvenir à se libérer du Saṃsāra, le cycle perpétuel des réincarnations. De la même manière, l’âme de la création a aussi besoin d’arriver à se libérer du cycle des remix pour apporter quelque chose de nouveau, sans quoi l’exercice reste vain.

Samsara, le cycle des réincarnations dans la religion bouddhique. (Domaine public. Source : Wikimedia Commons).

J’ai très souvent défendu sur ce blog le Remix, le Mashup et les autres formes d’usages transformatifs, qui sont essentielles à mes yeux pour la dynamique même de la création. La légitimité de ces pratiques nécessite selon moi une réforme en profondeur des règles du droit d’auteur, pour faire cesser la prohibition qui pèse actuellement sur elles. Mais il importe également de rester vigilants, car les industries culturelles ont bien compris que le Remix, à mesure où il sort de sa niche pour devenir plus populaire, pouvait aussi constituer un filon juteux. En un sens, cet « hommage » rendu par les industries culturelles pourrait constituer une bonne nouvelle, dans la mesure où les pratiques transformatives s’en trouveraient reconnues. Mais une boursouflure à 200 millions d’euros comme Valérian montre surtout à quel point cette logique industrielle peut dévitaliser le Remix et lui enlever son potentiel créatif.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les pratiques amateurs constituent encore aujourd’hui le terreau le plus fécond pour la pratique du Remix. Ne disposant pas des millions de dollars et des moyens techniques délirants des industries culturelles, ceux qui écrivent des fanfictions ou tournent des fanfilms sont obligés de mettre dans leurs histoires ce qui fait tant défaut au film de Luc Besson : un vrai scénario, de vrais personnages et un vrai respect pour les univers auxquels ils empruntent. J’ai noté à ce sujet dans un article du Hollywood Reporter ce passage ironique où un journaliste espère que les fans s’empareront du Valérian de Besson pour l’améliorer

Il y aura certainement un jour une édition fan-cutée de Valerian qui circulera sur Internet et sera projetée sur les campus des universités comme l’un des meilleurs et des plus colorés films de science-fiction jamais réalisés, mais en attendant, le film n’a pas ce qui faisait que Star Wars arrivait à surmonter ses lacunes.

Avis aux amateurs ? ;-)

A découvrir d’urgence : les « Classiques connectés » chez Publie.net

Aujourd’hui, un nouveau livre numérique paraît chez Publie.net, écrit par Olivier Ertzscheid. Il est intitulé « Les Classiques connectés » et il s’agit de la compilation d’une série de billets initialement parus sur son blog Affordance, dans lesquels Olivier détournait des classiques de la littérature pour leur faire parler des problématiques numériques qu’il nous a habitués  à analyser avec brio depuis des années.

Cliquez sur l’image pour accéder au site de Publie.net

Olivier ne s’est pas contenté de rassembler ces textes pour en faire un ebook. Il les a aussi liés ensemble par le biais d’une fiction « à la Borgès », qui leur donne encore davantage de relief.

Le fantasme de la bibliothèque universelle de Borges est réalisé. Un programme d’intelligence artificielle mis au point conjointement par Google et Amazon a généré l’ensemble des livres pouvant être écrits. Dans ce qui fut le désert du Nouveau-Mexique, un territoire grand deux fois comme la ville de New-York abrite, sous terre, la plus grande banque de données de la planète : Textotal IV. La totalité des textes, écrits ou restant à écrire y est stockée. Le site s’appelle le Mundaneum 2.

Olivier m’a fait le grand plaisir de me demander d’écrire une préface pour cet ouvrage, en m’invitant à exprimer ce que ces textes m’inspiraient à propos du remix, du pastiche, du domaine public et plus largement des usages transformatifs, dont je parle souvent sur ce blog.

Il m’a aussi autorisé à publier ce texte sur S.I.Lex et je le colle à la suite de ce billet. J’espère qu’il pourra vous donner envie d’acheter le livre numérique chez Publie.net, sachant que conformément à la politique de cet éditeur, vous recevrez un fichier sans DRM, ni tatouage numérique et pour un prix comparable à celui d’un livre de poche.  Lire la suite

Et si la justice française s’apprêtait à reconnaître un droit au remix ?

Open Data, Open Access, Text and Data Mining, Domaine public : plusieurs avancées significatives ont pu être obtenues la semaine dernière à l’occasion du vote de la loi numérique à l’Assemblée nationale (voir la synthèse réalisée par le CNNum). Mais il est un sujet important qui est malheureusement resté au point mort : celui du droit au mashup, au remix et plus largement à la création transformative, dont j’ai souvent parlé dans S.I.Lex ces dernières années.

En 2013, le rapport Lescure s’était pourtant prononcé en faveur de l’introduction d’une nouvelle exception au droit d’auteur visant à sécuriser les usages transformatifs. Mais l’idée s’est perdue ensuite dans les méandres d’un rapport du CSPLA et elle a eu bien des difficultés à se frayer un chemin jusqu’au débat parlementaire. Lors de la consultation qui a précédé la loi numérique, le collectif SavoirsCom1 a avancé une proposition d’exception de citation audiovisuelle, qui a été reprise et défendue à l’Assemblée nationale par la députée Isabelle Attard, hélas sans succès.

Au niveau européen, les perspectives ne sont guère plus réjouissantes. L’eurodéputée Julia Reda a proposé l’an dernier d’élargir les exceptions de citation et de parodie pour qu’elles puissent accueillir plus largement les usages transformatifs. Mais cet aspect de son rapport n’a pas été retenu par le Parlement européen et il ne fait pas partie des pistes de réforme du droit d’auteur annoncées par la Commission européenne en décembre dernier.

On pourrait donc penser que la question du droit au remix risque à présent de rester sous la glace pendant de nombreuses années, étant donné que toutes les fenêtres législatives au niveau national et européen se sont refermées. Sauf que les choses ne sont pas aussi simples et que la surprise pourrait bien malgré tout venir de France…

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Réutilisation d’extraits vidéo : l’insupportable asymétrie entre la télévision et les créateurs du web

On connaît la citation de Lacordaire : « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Mais nous allons voir qu’en matière de droit d’auteur, la loi telle qu’elle existe aujourd’hui peut conduire au contraire à ce que les forts écrasent les faibles, avec au passage de lourds dégâts sur la liberté d’expression et de création. La vidéo ci-dessous le démontre de manière éclatante, en prenant pour exemple la question de la citation des contenus audiovisuels.

Intitulée « Utilisation d’extraits : TV vs Web« , elle a été produite par le vidéaste Jday et constitue le sixième numéro de sa série « Culture Tube » qu’il diffuse sur sa chaîne YouTube. Il y rend compte d’une situation d’asymétrie assez choquante, entre d’une part les YouTubeurs qui ne peuvent reprendre dans leurs vidéos des extraits d’émissions de télévision en raison des restrictions imposées par le droit d’auteur et d’autre part, les chaînes de télévision qui ne se gênent pas de leur côté pour inclure des vidéos piochées sur Internet dans leurs programmes, parfois dans le mépris le plus total des droits de leurs créateurs.

Asymétrie choquante

Certains des exemples cités sont complètement hallucinants. Une chaîne « d’informations » comme BFM TV a ainsi été capable d’aller récupérer une vidéo produite par un amateur totalisant 800 000 vues sur Youtube, pour la rediffuser sur son propre site sans l’accord de la personne en question. Pire, la chaîne n’a pas hésité à indiquer un autre nom à la place de celui de l’auteur et à modifier la date pour mieux brouiller les pistes. Malgré les demandes répétées adressées par cet internaute à BFM TV pour qu’ils retirent la vidéo, la chaîne s’y est obstinément refusée et elle figure toujours sur leur site à ce jour.

Cet exemple représente sans doute un cas extrême, mais Jday montre que les hypothèses où les chaînes de télévision reprennent des extraits de vidéos de Youtubeurs sans leur accord et en dissimulant la source sont en réalité devenue légion. Cet état de fait est d’autant plus choquant qu’à l’inverse, les chaînes de télévision – y compris celles du secteur public – interdisent la reprise d’extraits de leurs propres vidéos. Elles le font notamment en demandant à ContentID, le système de filtrage automatique qui surveille les contenus sur Youtube, de bloquer les vidéos intégrant des extraits de leurs programmes. Se faire repérer par ContentID signifie pour les internautes subir des avertissements appelés « strikes », les privant de certaines des fonctionnalités de leur chaîne et pouvant conduire à sa suppression au bout de trois rappels à l’ordre.

On se retrouve donc dans une situation complètement déséquilibrée, dans laquelle les chaînes de télé se sont en quelque sorte arrogées sauvagement un droit de citation audiovisuelle, en sachant très bien qu’elles courent peu de risques, puisque rares sont les vidéastes amateurs qui sont en mesure d’aller leur intenter un procès pour faire valoir leurs droits. Au pire, elles peuvent parfois subir un « bad buzz », mais seuls les Youtubeurs les plus connus peuvent s’appuyer sur une communauté suffisamment forte pour intimider les chaînes de télé, tandis que les petits ne pourront rien faire pour se défendre. En revanche, les créateurs sur le Web sont de leur côté soumis au Robocopyright de Youtube, qui les oblige à prendre des risques conséquents pour pouvoir réutiliser des contenus produits par des chaînes de télé.

Le casse-tête juridique de la citation audiovisuelle

Or cette situation trouve très largement son origine dans le Code de Propriété Intellectuelle. La loi en matière de droit d’auteur a bien prévu une exception pour la citation d’oeuvres protégées, mais la jurisprudence des tribunaux français tend à considérer qu’elle n’est applicable que pour les textes et pas pour les autres types de contenus, comme la musique ou les oeuvres audiovisuelles. Il en résulte que si un critique littéraire peut tout à fait effectuer de courtes citations des romans qu’il commente, un vidéaste ne pourra pas faire de même avec des extraits de films ou d’émissions de télévision. Pourtant, critiquer un contenu audiovisuel sans pouvoir le montrer, au moins sous forme de courts extraits, constitue une contrainte drastique, et nombreux sont les Youtubeurs préférant courir le risque d’une sanction plutôt que de se priver de leurs moyens d’expression (voir par exemple ci-dessous).

La loi a prévu une autre marge de manœuvre en ce qui concerne les parodies, qui sont elles aussi couvertes par une exception au droit d’auteur. C’est d’ailleurs à peu près la seule base légale en droit français à partir de laquelle peuvent s’exercer des « usages transformatifs », consistant à produire des oeuvres dérivées en modifiant des oeuvres préexistantes. Mais les pratiques transformatives vont sur Internet bien au-delà des simples parodies, en prenant la forme de mashup ou de remix dont l’intention n’est pas forcément de faire rire ou de se moquer. Et les fameux algorithmes de Youtube qui font la police du droit d’auteur sur la plateforme sont de toutes façons absolument dénués d’humour et incapables de distinguer une parodie d’une simple reprise d’extraits, ce qui les conduits à bloquer sans distinction les vidéos qu’ils repèrent.

Le rapport Reda, espoirs et déception…

C’est la raison pour laquelle le rapport de l’euro-députée Julia Reda, chargée de préparer la position du Parlement européen sur la réforme du droit d’auteur, avait initialement prévu trois mécanismes qui auraient permis de mieux sécuriser les « pratiques transformatives » :

1) L’introduction d’un droit de citation audiovisuelle, explicitement consacré par le droit européen ;

2) Une exception de parodie élargie, applicable y compris en dehors d’un contexte humoristique ;

3) Une norme ouverte (Open Norm) permettant d’interpréter de manière plus souple les exceptions, à l’image du fair use américain (usage équitable) invocable pour se défendre en cas d’accusation de violation du droit d’auteur.

Un groupe de Youtubeurs français avaient d’ailleurs apporté son soutien à ces propositions du rapport Reda, dans cette vidéo de campagne produite avec la participation de la Quadrature du Net.

Hélas, ces trois mesures n’ont pas survécu aux nombreux amendements qui ont été déposés pour revenir sur les propositions les plus innovantes de Julia Reda et le vote final du Parlement européen a évacué du texte cette question des usages transformatifs et de la citation audiovisuelle. Pourtant, quelques victoires ont été obtenues à propos d’autres exceptions au droit d’auteur, comme la liberté de panorama, que les euro-députés ont accepté de soutenir suite à une large mobilisation des internautes. Mais pour la citation audiovisuelle, la pression des lobbies des industries culturelles et des sociétés de gestion collective s’est avérée trop forte.

La mobilisation des vidéastes était importante, mais à défaut d’obtenir aussi le soutien massif des internautes – qui sont pourtant des millions à les suivre sur Youtube –  il n’est pas encore possible politiquement de faire bouger les lignes.

Perspectives d’évolution ?

Est-ce à dire que tout est perdu et que l’on doit se résoudre à subir sans rien pouvoir faire la triste situation d’asymétrie dépeinte par la vidéo de MisterJday ? Heureusement, non.

Au niveau européen, la Commission doit à présent préparer d’ici à la fin de l’année 2015 un projet de nouvelle directive sur le droit d’auteur, sans être juridiquement liée par le vote du Parlement européen sur le rapport Reda. Il est assez improbable cependant qu’elle y insère d’elle-même une exception en faveur de la citation audio-visuelle, mais cela ne signifie pas que cette question ne pourra être à nouveau être posée au Parlement européen lorsque le texte y viendra en débat. Ce processus d’élaboration de la nouvelle directive va de toutes façons prendre plusieurs années, ce qui laisse le temps de tirer les conclusions de l’échec du rapport Reda pour mieux organiser la mobilisation, en impliquant cette fois plus largement les internautes eux-mêmes.

Au niveau français, des marges de manœuvre existent également, qui peuvent être sollicitées sans attendre la nouvelle directive. La mission Lescure en 2013 avait déjà recommandé d’étendre l’exception de citation à tous les types de contenus. Non seulement la France peut opérer une telle réforme, mais elle est même en un certain sens obligée de le faire, depuis qu’une décision Eva Maria Painer de la Cour de Justice Européenne a clairement indiqué en 2013 que l’exception de citation était applicable en dehors du texte. Cette analyse a même été confirmée par un rapport remis l’an dernier au CSPLA, organe pourtant peu réputé pour son audace en matière d’évolution du droit d’auteur… Pour l’instant, le projet de loi élaboré par le Ministère de la Culture ne contient aucune disposition relative à la citation audiovisuelle, mais là encore, il sera sans doute possible à la rentrée d’agir au niveau des parlementaires pour que la question soit au moins discutée à l’occasion de l’examen de cette loi.

Enfin, le changement pourrait aussi venir de la jurisprudence française. En avril dernier, dans une intéressante affaire impliquant la réutilisation de photographies par un artiste plasticien pour la création d’œuvres dérivées, la Cour de Cassation a en effet pour la première fois accepté de mettre en balance le droit d’auteur avec la liberté d’expression, en visant la Convention de sauvegarde des droits de l’homme de l’Union européenne. Cette approche paraît rompre avec la tradition française selon laquelle les exceptions ne constituent pas de véritables droits pouvant être revendiqués par les utilisateurs. Il reste à voir cependant comment les juges du fond vont à présent interpréter ces nouveaux principes dégagés par la Cour de Cassation, mais certains considèrent que cette jurisprudence pourrait marquer l’avènement d’un « fair use à la française ». L’affaire concerne la parodie, mais il n’y a pas de raison que, s’il elle venait à être entérinée, cette nouvelle conception de l’équilibre des droits ne s’étende aussi à la citation.

***

Aujourd’hui, comme l’a montré de manière éclatante Jday avec sa vidéo, la loi sur le droit d’auteur est très loin « d’affranchir le faible » face aux puissants.

Les vidéastes sur YouTube sont théoriquement censés eux-aussi pouvoir bénéficier de sa protection, mais le déséquilibre du rapport de force avec des titulaires de droits comme les chaînes de télévision est patent. Cette situation les place dans une situation intenable de dépendance et contrairement à ce que soutiennent aussi souvent les titulaires de droits, des plateformes comme YouTube profitent complètement de cet état de fait. Car elles sont les seules à pouvoir mettre en œuvre automatiquement une « police privée du droit d’auteur », que les chaînes de télé lui demandent d’assurer pour elles.

La consécration de la citation audiovisuelle par la loi profiterait en réalité à tout le monde. Une exception donnerait aux Youtubeurs et aux chaînes de télévision la possibilité de se citer réciproquement, sans risquer d’enfreindre la loi. Elle serait aussi bénéfique pour l’écosystème global de la création, en favorisant l’innovation et la production de nouvelles oeuvres, tout en limitant le rôle joué aujourd’hui par les plateformes centralisées.

Les tenants d’une conception dure du droit d’auteur ont remporté une bataille lors du vote du rapport Reda, mais ils sont loin d’avoir gagné la guerre. Les vidéastes qui ont émergé grâce à Internet constituent l’une des meilleures choses qui soient arrivées depuis longtemps en matière de création audiovisuelle. Si le public nombreux qui les apprécie prend conscience de l’importance de se faire entendre pour les défendre, la liberté finira par trouver sa voie.

 

 

 

L’histoire des MOBA : un imparfait retour aux sources du jeu vidéo

Au début du mois dernier, la société Blizzard a annoncé l’ouverture officielle au grand public du jeu Heroes of The Storm, qui constitue son interprétation du concept de MOBA (Multiplayer Online Battle Arena ou en français Arène de Bataille en Ligne Multijoueur).

Ce type de jeux fait depuis plusieurs années partie des genres les plus populaires, avec des titres comme DOTA 2, League of Legends, Smite, Heroes of Newerth et bien d’autres, rassemblant des millions de joueurs en ligne chaque jour. Le succès est tellement large que la pratique des MOBA se professionnalise peu à peu à travers des ligues et des tournois d’eSports, dont les plus importants parviennent à capter une masse grandissante de spectateurs, au point de devenir un véritable phénomène culturel.

Les MOBA présentent tous des caractéristiques similaires, à partir desquelles les développeurs proposent des variantes. Mais il est aussi extrêmement intéressant de constater qu’ils se rattachent aussi à une généalogie commune, résultant du contexte très particulier dans lequel le concept original a vu le jour. Lire la suite

Valve et le casse-tête de la monétisation des usages transformatifs

Il s’est produit au début du mois des événements intéressants sur Steam, la plateforme de distribution de jeux vidéo de la société Valve. Cette dernière a en effet tenté de mettre en place un système de vente des « mods », ces modifications de jeux originaux développés par des fans. A côté du mashup, du remix ou des fanfictions, les mods constituent un autre exemple d’usages transformatifs des oeuvres. Ils occupent une place non négligeable dans l’univers du jeu vidéo, au point d’obliger souvent les industriels du secteur à se positionner sur la question.

En ce moment, on assiste par exemple à une explosion des mods proposés pour Grand Theft Auto V, suite à l’arrivée de la version PC du jeu. Si vous voulez que votre personnage devienne un animal, qu’il soit capable de voler dans les airs comme Superman ou que les armes se mettent à tirer des voitures (si,si…), vous trouverez certainement un mod qui vous permettra de le faire !

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