Les deux économies de la connaissance (Séminaire Fondation Copernic)

Mardi dernier, la Fondation Copernic et la revue Mouvements ont organisé un séminaire sur le thème de l' »Économie de la Connaissance et de la Culture », au cours duquel j’ai été convié à faire une présentation.

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Image par Public Domain Pictures. CC0. Source : Pixabay.


Les membres de la Fondation avaient choisi d’aborder la question sous l’angle des mutations induites par le passage à une économie de la connaissance :

Nous entendons souvent dire que les nouveaux gisements de croissance, pour les pays développés, sont à rechercher dans la valorisation de la « matière grise ». Pour sortir de la crise, écologique, économique, voire politique, rien ne serait, dès lors, plus pertinent que de miser sur l’économie de la connaissance et de la culture.

N’utilisant que de l’immatériel (la fameuse « matière grise »), celle-ci permettrait un développement sans fin, du moins dans une société où les acteurs économiques seraient eux-mêmes devenus les parfaits rouages de cette économie de la connaissance.

Mais si cette économie est synonyme de gisements inespérés à une époque où les moteurs de la croissance se font rares, on peut se demander ce qu’entraîne, pour la connaissance et la culture, c’est-à-dire pour les individus qui en sont les producteurs et ceux qui en sont les consommateurs, ce passage à l’économie […] Les formes traditionnelles du savoir peuvent-elles entrer dans cette économie ou cette économie implique-t-elle, au contraire, une modification en profondeur du contenu même de ce savoir ?

Pour répondre à ces questions, nous avons voulu comprendre quelles formes prenaient la connaissance et la culture dans un monde où elles se transforment en marchandises.

Il se trouve que l’actualité de la semaine présentait un élément intéressant à prendre comme point de départ, puisque lundi nous avons appris que pour la première fois, la capitalisation boursière de Google s’était hissée au deuxième mondial, en passant devant celle du groupe pétrolier Exxon (Apple occupant le premier rang). Un vrai symbole de l’essor des entreprises ayant misé sur le « capitalisme cognitif », selon l’expression de Yann Moulier-Boutang, par rapport aux firmes de l’âge industriel centrées sur l’exploitation des ressources rares. Dans ma présentation, j’ai essayé de montrer qu’il existe non pas une, mais deux économies très différentes de la connaissance et de la culture. L’une est centrée sur l’exploitation privative du savoir et de la culture, incarnée par des firmes comme Apple, Google, Facebook, Amazon, de grands groupes d’édition scientifique ou des laboratoires, qui utilisent des titres de propriété intellectuelle (droit d’auteur, marques, brevets) pour capter la valeur.  L’autre économie est organisée au contraire autour de l’ouverture et du partage de la connaissance, avec des exemples comme ceux du logiciel libre, de Wikipédia et d’autres initiatives oeuvrant pour le développement de biens communs de la connaissance. Ces deux économies s’appuient parfois l’une sur l’autre, mais il existe une tension et même un conflit latent entre leurs deux logiques, qui sera sans doute un des traits dominants du 21ème siècle.

La Fondation Copernic avait également invité Angélique Del Rey, professeur de philosophie qui travaille sur la question de l’enseignement. A priori, j’avais du mal à voir le lien direct entre son propos et le sujet de l’économie de la connaissance, mais il est apparu de manière très claire au fil de l’exposé. Angélique Del Rey étudie la manière dont les connaissances transmises à l’école ont été progressivement transformées en « compétences », plus facilement modélisables et évaluables. Cette mutation est directement reliée à une conception du savoir réductible à sa valeur d’échange, notamment sur le marché du travail. Il prépare les individus issus du processus éducatif à entrer dans une économie de la connaissance qui n’attache d’importance au savoir qu’en tant qu’il est appropriable, marchandisable, brevetable. Une partie de la « crise du sens » qui frappe l’École et l’Université est directement liée à ce reformatage « propriétaire » de la connaissance.

Il se trouve que cette semaine, une autre nouvelle nous est parvenue, qui concerne les mutations induites par l’économie de la connaissance et génère un peu d’espoir quant à la possibilité que des modèles alternatifs au capitalisme cognitif émergent et se développent. L’Équateur a en effet lancé une initiative dénommée FLOK (Free Libre and Open Knowledge), qui vise à faire travailler un ensemble d’experts mondiaux autour de l’idée d’une transition vers une société reconstruite autour du concept de connaissance ouverte.

FLOK

Une vidéo a été mise en ligne où Michel Bauwens, directeur de la P2P Foundation chargé de coordonner ce programme FLOK, en décrit les grandes lignes. Il explique comment un changement de paradigme pourrait se produire dans une société où l’Open Source, l’Open Access, l’Open Design, l’Open Manufacturing deviendraient la règle, dans tous les secteurs d’activités, de la culture à l’agriculture, en passant par la production ou la recherche.

L’intervention est entièrement retranscrite en anglais sur le site de la P2P Foundation et Michel Bauwens annonce que le programme FLOK produira une série de recommandations suite à une conférence qui se tiendra en mars ou en mai de cette année. Cette réflexion comporte aussi un fort volet social, dont on pourra prendre la mesure en lisant cet autre communiqué  du programme FLOK intitulé « Pourquoi la connaissance ouverte ne suffit plus » et qui prône le passage de l’Open Knowledge au « Social Knowledge ».

Il faudra rester à l’écoute de ces travaux qui marquent peut-être le début de quelque chose d’important…

4 réflexions sur “Les deux économies de la connaissance (Séminaire Fondation Copernic)

  1. Mathias

    Je trouve les propos d’Angélique Del Rey assez confus : elle mêle beaucoup d’enjeux sans poser les concepts (parce qu’au fond elle vise à qualifier concrètement ce que Stiegler appelle la prolétarisation de l’esprit) et en mettant dans le même sac « compétences » d’une part une transformation de l’éducation qui s’intéresse à ce que les élèves apprennent réellement (plutôt que ce qui est théoriquement transmis par les enseignants) et d’autre l’approche néo-libérale relative aux ressources humaines, alors même que ces deux enjeux sont vraiment distincts (que l’on pense aux travaux de Bourdieu ou plus récemment à ceux de Philippe Perrenoud).
    Il me semble que pour éclairer la confusion opérée par Angélique Del Rey, il faut remonter jusqu’à la difficulté réelle des enseignants de philosophie à prendre en compte l’évolution scolaire, telle qu’elle a par exemple été décrite par Hervé Boillot : http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article182

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