Portait de l’artiste en travailleur exproprié

Au début de la semaine, l’édition strasbourgeoise de Rue89 a publié un article assez fascinant consacré à un écrivain public louant ses services dans cette ville d’une manière un peu spéciale. Il propose en effet à des étudiants d’écrire certains travaux à leur place et depuis 13 ans qu’il se consacre à cette activité, il affirme avoir rédigé 5 thèses et une trentaine de mémoires soutenus sans éveiller de soupçons. Les tarifs qu’il pratique sont d’environ 15 000 euros la thèse (pour un an et demi à deux ans de travail) et 2000 euros le mémoire.

Je ne vais pas m’attarder sur ce que la révélation de ces agissements dit d’un certain malaise dans les universités françaises, mais plutôt me concentrer sur un point qui m’a immédiatement sauté au yeux en lisant cet article.

On voit ici en effet apparaître « à l’état brut » la valeur du travail de rédaction tarifé par cet écrivain public à ses clients, sans que lui-même puisse revendiquer la qualité d’auteur. Or il faut savoir qu’il peut arriver que des doctorants publient leur thèse sous la forme d’un livre après l’avoir soutenue. C’est même quelque chose de très prisé dans les milieux académiques, car cela est considéré comme une reconnaissance supplémentaire de la valeur de la thèse. Or dans la grande majorité des hypothèses, les jeunes chercheurs ne sont pas payés par les éditeurs, ou seulement très peu. Il arrive même qu’on leur demande de prendre à leur charge tout ou partie des frais d’édition, à tel point que les écoles doctorales proposent des bourses pour permettre aux doctorants de faire face à ces dépenses. Même sans assumer les risques financiers, les éditeurs demandent alors des cessions exclusives de droits qui leur permettent d’exploiter l’œuvre en empochant l’intégralité du produit des ventes.

On aboutit donc au paradoxe que nous avons d’un côté un écrivain public, ne pouvant revendiquer pour lui-même la qualité d’auteur, mais payé néanmoins pour son travail de création, tandis que les doctorants pouvant signer de leur nom ne sont pas rémunérés ou doivent même payer l’éditeur pour être publiés. Cette disjonction entre la reconnaissance de la qualité d’auteur et la rémunération du travail est en réalité extrêmement intéressante, car elle dit des choses profondes sur la fonction latente du droit d’auteur : celui-ci constitue en effet une sorte de « voile » permettant d’invisibiliser le travail de l’auteur au cours du processus d’édition. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette situation est loin d’être particulière au secteur de l’édition académique, mais concerne bien l’ensemble des auteurs de l’écrit que l’on peut en réalité considérer comme des « travailleurs expropriés ».

Prix du travail concret

Lorsque j’ai fait part de ces quelques réflexions sur Twitter après avoir lu l’article de Rue89, on m’a répondu que je me trompais, car le tarif pratiqué par l’écrivain public correspondrait en réalité, non à celui du travail effectué, mais soit au prix de l’illégalité commise, soit au prix du diplôme que ses clients s’achètent en recourant à ses services. Mais ces deux hypothèses sont fausses, car l’écrivain public explique qu’il pratique un tarif de 50 euros la page correspondant «à peu près [aux] mêmes prix que les nègres qui écrivent pour les sommités chez Gallimard».

Rappelons qu’en France, le recours à des « nègres littéraires » ou « ghost writers » est parfaitement légal. Le Code de propriété intellectuelle prévoit en effet explicitement que les auteurs peuvent choisir de garder l’anonymat, ce qui ouvre la possibilité de proposer leurs textes à un tiers pour qu’ils les signent, à condition qu’ils y consentent. Ils bénéficient néanmoins d’une « protection » au titre du droit moral, dans la mesure où ils peuvent toujours révéler leur identité d’auteur, même s’ils se sont engagés par contrat à ne pas le faire. L’écrivain public ne commet donc ici lui-même aucune illégalité, car ce sont ses clients qui enfreignent ensuite la réglementation sur le doctorat. Le tarif pratiqué est donc bien celui du travail réel effectué, ce qu’atteste également le fait qu’il soit calculé au feuillet.

On m’a ensuite fait remarquer qu’une rémunération de 15 000 euros pour un an et demi ou deux ans d’écriture était en réalité très faible et l’écrivain public admet lui-même qu’il vit dans la précarité. Il est contraint en plus de travailler au noir, ce qui ne lui permet pas de cotiser pour bénéficier de droits sociaux, type retraite. S’il a écrit comme il le dit 5 thèses et 30 mémoires en 13 ans, on aboutit au vu des tarifs qu’il pratique à 10 384 euros par an, soit 865 euros par mois (alors que le SMIC net est à 1188 euros). Mais là aussi, ces remarques m’ont fait sourire, car elles attestent d’une profonde méconnaissance des niveaux de rémunérations des auteurs dans le secteur de l’écrit. Si on juge faible cette rémunération de l’écrivain public, que devrait-on dire alors des droits « officiels » que touchent les auteurs ! Car d’après les chiffres donnés en 2015 par l’AGESSA (l’organisme qui s’occupe de la sécurité sociale des auteurs), 93, 3% des auteurs n’arrivaient pas à atteindre le seuil d’affiliation de 8 487 euros de revenus en droits d’auteur par an permettant l’ouverture de droits sociaux.

Cela signifie en réalité qu’en étant payé directement pour son travail, et non en droits d’auteur, l’écrivain public dégage une rémunération supérieure à la très grande majorité des droits versés aux auteurs d’oeuvres originales. La faiblesse de ces revenus fait que selon d’autres études, 95% des auteurs en France ne peuvent se consacrer à titre principal à l’écriture et sont obligés de conserver un emploi par ailleurs, un chiffre qui fracasse la fiction d’une correspondance entre publication et professionnalisation des auteurs.

La propriété contre le travail

Comme je le disais dans l’introduction de ce billet, le cas de cet écrivain public est intéressant, car il donne à voir la valeur brute du travail de création, celle que les éditeurs ne rémunèrent en réalité jamais et qu’ils ne pourraient d’ailleurs sans doute pas payer à ce niveau sans que l’ensemble du secteur de l’édition ne s’effondre brutalement tant il repose sur le « travail gratuit » des auteurs. On a pourtant l’habitude de dire que le droit d’auteur rémunère le « travail de l’écrivain », mais cette affirmation est en réalité grossièrement fausse. Le droit d’auteur n’a en effet pas du tout pour but de rémunérer le travail, mais seulement d’associer l’auteur à l’exploitation de la propriété sur l’oeuvre. Celle-ci naît à l’origine sous la forme d’un droit exclusif au profit de l’auteur, mais il cède ensuite cette propriété à l’éditeur en échange d’un pourcentage négocié du produit des ventes d’ouvrages. C’est précisément ce mécanisme qui permet à l’éditeur de ne jamais payer le prix du travail réel effectué, lequel se trouve complètement « invisibilisé » dans le processus.

Dans la très grande majorité des cas, l’auteur – du fait même qu’on lui attribue une propriété – se trouve donc « exproprié » de la valeur de son travail réel, pour ne recevoir en droits d’auteur qu’une rémunération très en deçà de ce qu’il pourrait tarifer, comme le fait de son côté notre écrivain public. A l’inverse, l’auteur va se retrouver parfois « superproprié » du fait même du mécanisme de rémunération proportionnelle : en cas de succès et avec la vente de nombreux exemplaires, il va toucher des revenus importants, mais qui n’auront encore une fois rien à voir avec le « travail réel » accompli. Les statistiques montrent toutefois que cette hypothèse demeure en réalité fort rare, le nombre moyen d’exemplaires vendus par ouvrage ayant même tendance à s’effondrer depuis 20 ans.

L’espoir d’écrire un best-seller, un élément psychologique qui explique pourquoi les auteurs acceptent l’invisibilisation de leur travail.

La question qu’on est en droit de se poser est de savoir pourquoi les auteurs acceptent d’être rémunérés en fonction d’une propriété et pas de leur travail ? La réponse est de deux ordres : le premier élément qui joue est que le fait d’être édité apporte aussi à l’auteur une rémunération symbolique, car encore aujourd’hui, c’est le passage par le livre édité qui « créée » le statut d’auteur. En rejetant 99% des manuscrits qu’ils reçoivent, les éditeurs sont là pour maintenir une rareté des auteurs dans la société, ce qui rend cette qualité d’autant plus désirable. Cette dimension « psychologique » est d’ailleurs assez éclatante dans le témoignage de l’écrivain public, qui explique que le fait d’être payé pour son travail l’aide à accepter de renoncer complètement à la rémunération symbolique liée au fait de pouvoir revendiquer la paternité des textes qu’il produit :

c’est assez important d’être payé car le degré d’implication est tel qu’il vaut mieux faire appel à un professionnel. On arrive à se distancier des textes parce qu’on est payé, on compartimente d’autant mieux étant donné que l’argent est aussi un symbole de séparation. Tandis que si quelqu’un se dévouait corps et âme sans être payé il aurait plus de mal à faire le deuil de son travail, de cette absence, d’être seulement la mère porteuse mais pas la mère.

Le second élément qui fait que les auteurs s’accrochent – de manière assez irrationnelle – à la propriété plus qu’au travail est que toute personne vit dans l’illusion qu’elle peut avoir beaucoup de succès en produisant un « best-seller ». Uniquement dans ce cas – statistiquement improbable, mais pas impossible – le fait de pouvoir revendiquer une propriété va être plus profitable que celui de faire payer le travail concret. On est donc dans une situation proche des joueurs de loto, dont chacun espère qu’il sera le gagnant d’un gros lot, alors qu’en réalité, les perdants sont innombrablement plus nombreux et permettent par leur implication dans le processus de « fabriquer » artificiellement les rares succès qui entretiennent la machine à rêves.

Le marché de la culture est donc structurellement fait pour aboutir à une dichotomie entre un sous-prolétariat massif de créateurs expropriés et une minorité de « stars » qui constituent en réalité des rentiers, avec dans les deux cas une négation du travail.

Marchandisation fictive

Cette dialectique entre le travail et la propriété existe en fait depuis la naissance même du droit d’auteur à la Révolution française. L’historien et économiste hongrois Karl Polanyi explique en effet dans son ouvrage La Grande Transformation qu’il s’est produit au tournant du XIXème siècle une série de mutations majeures qui ont permis l’avènement de la Révolution Industrielle et l’essor du capitalisme. Cela passe par le fait que trois ressources essentielles – le Travail, la Terre et la Monnaie – ont été transformées en « marchandises fictives » par l’attribution de prix permettant de les échanger sur un marché auto-régulé.

Pour ce qui est des travailleurs, la Révolution française a choisi de les consacrer comme des «hommes libres», mais uniquement pour qu’ils puissent aller vendre leur force de travail sur le marché auprès d’employeurs, par le biais d’un contrat de louage d’ouvrage qui deviendra plus tard « contrat de travail ». Auparavant, le travail n’était pas une marchandise parce que c’était des corporations qui avaient la faculté d’en fixer le prix, et non le marché qui restait ainsi « encastré » dans la société. Or exactement au même moment, les Révolutionnaires vont faire l’inverse pour les auteurs : ils vont considérer que ces derniers ne sont pas des travailleurs, mais des propriétaires, qui iront céder sur le marché leurs droits à des intermédiaires type éditeurs.

Cette solution est à double tranchant pour les créateurs. Elle les place en apparence dans une position plus forte que les travailleurs, car leurs prérogatives s’appuient sur un droit de propriété. Mais la propriété a ceci d’ambigu qu’elle est par essence transférable, d’où ce moment critique des contrats d’édition où le taux de rémunération des auteurs est « librement » fixé par les parties, dans une situation de rapport de forces structurellement défavorable aux auteurs, ce qui tire fatalement leur rémunération vers le bas. Pire encore, la propriété « masque » alors le travail concret de l’auteur, qui n’est jamais payé en tant que tel et qui disparaît littéralement de l’équation. Si bien que l’on peut dire que la fonction première du droit d’auteur n’est pas d’assurer aux auteurs des moyens de vivre (hypothèse rarement concrétisée en pratique), mais de faire symboliquement disparaître le travail des auteurs.

Si l’on revient aux analyses de Karl Polanyi, on constate que les oeuvres sont donc bien aussi devenues des « marchandises fictives » (la soit-disante « exception culturelle » n’est qu’une plaisante fable…), mais par des mécanismes différents de ceux qui ont conduit à la marchandisation du travail. D’un côté, le système issu de la Révolution a fait des travailleurs manuels des individus subordonnés qui vendent leur travail sur le marché et que l’on prive de la qualité de propriétaires du fruit de leurs efforts (c’est pourquoi la résistance s’est faite dans des coopératives où les travailleurs ont pu devenir co-propriétaires de l’outil de production). De l’autre, le même système a fait des travailleurs intellectuels des individus qui ne sont pas subordonnés (peut-être parce que le travail de création ne peut que difficilement l’être ?), qui vendent la propriété de leurs œuvres sur un marché, mais qui ne doivent surtout pas être considérés comme des travailleurs (et la résistance pourrait se faire dans des « syndicats d’auteurs » qui auraient justement pour but de faire reconnaître ce « travail de création » invisibilisé).

La parenthèse Jean Zay

Il y a eu un moment dans l’histoire où cette invisibilisation du travail de création a failli être renversée : ce fut durant l’entre-deux guerres, lorsque Jean Zay devint Ministre de la Culture sous le Front Populaire et qu’il tenta d’opérer une profonde réforme du droit d’auteur.

Image Wikimedia Commons. Domaine public.

Son but était justement de faire en sorte que les créateurs soient juridiquement reconnus et protégés comme des travailleurs et non comme des propriétaires. Il l’exprime de manière très claire dans l’exposé des motifs de la loi qu’il proposa en 1936 :

L’expression de « propriété littéraire et artistique », inexacte et impropre, s’est peu à peu introduite dans le vocabulaire des hommes de loi et dans le langage usuel. Le fait que, dans les lois de l’époque révolutionnaire, dans les rapports de Chapelier et Lakanal, le mot de propriété avait été employé, fut largement exploité.

Et pourtant Chapelier déclarait, dans son rapport de janvier 1791 (1- Voir Annexe II.), qu’il s’agissait de la plus personnelle de toutes les propriétés, que c’était une propriété différente des autres propriétés.

En réalité ce que Chapelier demandait, pour l’auteur ayant livré son ouvrage au public, c’était la rémunération du travail. Le vocable de « propriété » ne vient sous sa plume, au lendemain de l’abolition du régime féodal, que pour désigner ce droit nouveau, autrement que par le mot de « privilège », auquel se relient les souvenirs de l’ancien régime.

[…]

L’auteur ne doit plus désormais être considéré comme un propriétaire, mais bien comme un travailleur, auquel la société reconnait des modalités de rémunération exceptionnelles, en raison de la qualité spéciale des créations issues de son labeur. L’assimilation de la protection particulière prévue en sa faveur à celle que le code du travail et le code civil octroient à l’ensemble des travailleurs doit donc être admise de plus en plus largement. C’est sous le signe du travail, et non sous le signe de la propriété, que doit être construit ce nouveau droit français accordant aux auteurs, dans leur intérêt propre, comme dans l’intérêt spirituel de la collectivité, la protection légitimement due à ceux qui forment, suivant la magnifique expression d’Alfred de Vigny, la « Nation de l’Esprit ».

On ne s’étonnera pas que Jean Zay soit aussi à l’origine du régime des intermittents du spectacle, système qui permet une rémunération particulière du travail de création, tenant compte de ses spécificités, et notamment de son caractère discontinu, en s’appuyant sur une « socialisation du salaire » et alors même ce travail n’est pas nécessairement subordonné. Mais Jean Zay ne put faire aboutir sa réforme du droit d’auteur, en raison d’une résistance acharnée des milieux de l’édition et de l’irruption de la Seconde Guerre mondiale qui devait conduire à sa disparition tragique suite à son assassinat par la milice de Vichy.

Après la Seconde Guerre mondiale, c’est la vision « propriétariste » du droit d’auteur qui s’est imposée avec l’adoption en 1957 d’une « loi sur la propriété littéraire et artistique » et on est retombé dans l’invisibilisation systématique du travail de l’auteur.

Aller au bout de la colère

Paradoxalement, la situation de cet écrivain public « faussaire » correspond à une des rares hypothèses où un auteur de l’écrit est rémunéré pour son travail, mais on comprend mieux pourquoi au vu de l’histoire qui a conduit à dissocier propriété et travail dans le champ de la création littéraire. Si j’ai intitulé ce billet « Portrait de l’artiste en travailleur exproprié », c’est parce que certaines recherches, en sociologie notamment, tentent aujourd’hui de faire réapparaître cette dimension cachée du travail dans la création. On pense notamment aux ouvrages de Pierre-Michel Menger (Portait de l’artiste en travailleur, Le travail créateur), professeur au Collège de France. Il aborde ces questions en montrant que si le capitalisme valorise aujourd’hui fortement la figure de l’artiste et la pousse comme un modèle, c’est justement parce qu’elle permet de dissimuler le travail et de préparer les esprits à une précarisation généralisée que nous accepterons beaucoup mieux en nous faisant miroiter l’espoir de tous devenir « artistes »…

Cette question du travail de création rejaillit aussi au grand jour en ce moment à travers le mouvement #PayeTonAuteur ou #AuteursEnColère, qui a pris de l’ampleur depuis le début de l’année. Cette revendication quasi-syndicale voit des auteurs de l’écrit s’organiser collectivement pour revendiquer que leur travail concret soit effectivement rémunéré, comme lorsqu’ils donnent des conférences dans les salons littéraires, ou qui se battent pour la défense de leurs droits sociaux, fragilisés comme jamais par la politique de casse systématique du gouvernement.

Cette mobilisation des auteurs pour leurs droits me paraît constituer un des événements les plus intéressants que l’on ait vu depuis des années, car elle fait réapparaître en filigrane des questions fondamentales refoulées en France depuis la disparition de Jean Zay. C’est le travail concret de création qui se manifeste à nouveau, en exigeant reconnaissance sociale et rémunération économique, après avoir été si longtemps nié. Mais il arrivera sans doute un moment où ce mouvement des auteurs devra aller au bout de sa colère et regarder en face la dissimulation du travail par la propriété, ce qui ne peut conduire qu’à réinterroger en profondeur les fondements mêmes du droit d’auteur.

[Mise à jour du 06/09/2018] Le jour même où je publie ce billet, on apprend la création de la Ligue des Auteurs Professionnels, dans le sillage des mouvements #PayeTonAuteur et #AuteursEnColère que j’évoque ci-dessus. Leur objectif est précisément d’arriver à faire reconnaître leur activité comme un travail.

Extraits :

Dessiner, traduire, écrire : de ces activités découlent des œuvres de l’esprit, des livres. Notre manière de travailler est atypique, parce que nous ne sommes pas des actifs comme les autres. Le droit d’auteur a toujours introduit une ambivalence entre la création, puisque nous donnons la naissance à des œuvres de l’esprit, et la notion de travail, puisque nous participons bien à une économie, avec ses contraintes. »

La Ligue entend au contraire réconcilier ces notions : création et travail. « Notre passion ne peut plus signifier que le temps investi dans la réalisation n’a pas de valeur. Créer prend du temps : ce temps aboutit à une œuvre. »


4 réflexions sur “Portait de l’artiste en travailleur exproprié

  1. « Il aborde ces questions en montrant que si le capitalisme valorise aujourd’hui fortement la figure de l’artiste et la pousse comme un modèle, c’est justement parce qu’elle permet de dissimuler le travail et de préparer les esprits à une précarisation généralisée que nous accepterons beaucoup mieux en nous faisant miroiter l’espoir de tous devenir  » artistes « … »

    Est-ce que ce serait pas à mettre en relation avec la figure de la célébrité (dont celle de la célébrité « du web » ou « des réseaux sociaux ») qui permet d’adopter les mécaniques de self branding et d’invisibiliser le digital labour…?

    En tous cas, merci beaucoup pour ce brillant article, qui me rappelle bien des réflexions personnelles ;).

    1. Merci pour la lecture ! Oui, je n’y avais pas songé, mais on peut aussi faire le lien avec la question de l’invisibilisation du Digital Labor comme tu le fais.

      Pierre-Michel Menger fait de son côté le lien avec certaines formes de management dans les entreprises qui jouent sur l’ego ou avec l’attraction irrésistible que le statut de freelance peut exercer sur une partie grandissante de la population.

      Voir ici par exemple pour une recension de son ouvrage « Portrait de l’artiste en travailleur » : https://journals.openedition.org/marges/801

      Nous savions depuis longtemps déjà que le fonctionnement du monde du travail artistique (arts plastiques, arts du spectacle, musique, …) était en marge d’un fonctionnement salarial traditionnel. La thèse que défend Pierre-Michel Menger est qu’en effet, le « salariat » artistique est en marge, mais qu’il est aussi la préfiguration d’une attitude face à l’emploi (concurrence acharnée, inégalités de revenus, individualisation de l’emploi, alternances entre période de travail et de chômage indemnisé, …) et aux nouveaux modes de production (free-lancing, flexibilité, contrats courts et multiplication des contrats, …) qui tendrait à se généraliser dans l’ensemble des secteurs économiques.

  2. A reblogué ceci sur presspapiersagenceet a ajouté:
    Au début de la semaine, l’édition strasbourgeoise de Rue89 a publié un article assez fascinant consacré à un écrivain public louant ses services dans cette ville d’une manière un peu spéciale. Il propose en effet à des étudiants d’écrire certains travaux à leur place et depuis 13 ans qu’il se consacre à cette activité, il affirme avoir rédigé 5 thèses et une trentaine de mémoires soutenus sans éveiller de soupçons. Les tarifs qu’il pratique sont d’environ 15 000 euros la thèse (pour un an et demi à deux ans de travail) et 2000 euros le mémoire.

  3. Bonjour et merci,

    Votre analyse sur le « business model » de l’artiste est très intéressante. Dans le monde de l’industrie technologique, le processus de rédaction des documents techniques (propositions technique et commerciale, descriptifs de projets, rapports d’expertise) possède des caractéristiques similaires. Le point commun le plus flagrant est l’existence d’un tour de magie qui conduit à l’invisibilité du travail. C’est aussi valable pour l’écriture des programmes informatiques. Cela dit, les ingénieurs ne sont pas directement rémunérés par la vente du fruit de leur travail sur un marché, contrairement aux écrivants. Les ingénieurs et les chercheurs sont dépossédés de la propriété intellectuelle le jour où ils signent leur contrat de travail. Par ailleurs, compte-tenu de l’augmentation de la productivité liée aux progrès, les managers viennent se servir plus fréquemment qu’au 20ème siècle. J’ai vu le moment précis où le tour de magie a lieu, c’est quand le manager met la main sur un livrable. Cette invisibilisation se fait d’autant plus naturellement puisque le manager n’a pas travaillé pour l’avoir. Il faut croire que c’est une nécessité imputable aux principes qui régissent l’organisation des entreprises selon des méthodes dites industrielles.

    Je me souviens de débats sur le bien fondé du marché, à savoir sa tendance à s’autoréguler. Le monde des écrivains que vous dépeignez est riche d’enseignements et m’a permis de mieux comprendre ce qu’est un marché. C’est une chaîne d’intermédiaires entre un produit et son consommateur final. Le rôle de chacun consiste à acquérir un bien, effectuer un travail de transformation et revendre le produit avec une plus value. L’écrivain semble perdu dans ce monde là car le marché est un labyrinthe rempli d’inconnus. Impossible de vendre sans être accompagné par un guide. Avec l’aide de la technologie, on pourrait croire que l’artiste de 2018 est émancipé des intermédiaires. Mais c’est faux. Il y a un tour de passe-passe indispensable dans le processus qui mène l’oeuvre vers le public, que seuls certains acteurs du marché sont capables de faire. Il s’agit de la création de la notoriété. C’est le même délire que le couronnement des rois. Le verbe adouber : c’est ça le tour de passe-passe. Bref, le bon vouloir des gens, c’est une forme d’autorégulation.

    Le marché est lui-même dans le monde du travail. Les écrivains bossent en fin de compte pour vendre à des gens qui ne s’intéressent pas toujours à ce que qui a été enduré. Je dis ça parce que dans le monde de l’entreprise technologique, les managers ont tendance à te consoler en te disant : c’est pas grave, tu t’en fous. Dans chaque boîte, il existe un marché interne à 2 étage. L’étage du dessus où je vais presque jamais, c’est un marché dédié aux relations avec les autres boîtes. L’étage où je suis, c’est dédié aux relations avec les managers (les chefs). Les managers, vont souvent à l’étage du dessus, ça je l’ai vu. Or, il y a un lien entre le commerce et les relations humaines au travail. Quand les managers questionnent leur propre business model, ils parlent de mails et de réunions.

    Quelque soit le mode de fonctionnement, la vie d’artiste restera compliquée, rare et convoitée. Un peu comme le statut de chercheur dans la vie active. Après tout, ce sont des gens qui ne sont pas à 100% dans la production des biens et services indispensables dans l’immédiat. Il est normal de se poser plus de questions que d’habitude avant de leur faire confiance. Dans ces conditions, c’est normal de galérer d’une certaine façon. Les rapports de compétition et de subordination resteront toujours difficiles à supporter. Cela fait partie du stress. Ce qui n’est pas normal, c’est le processus de sélection des acteurs professionnels qui jouent sur un marché, avec les œuvres des auteurs en guise de cartes à jouer. On vit dans un monde où la sphère du management, autrement dit le marché, a tendance à recruter des charlatans, dont la raison de vivre consiste à jouir du pouvoir que le marché leur procure.

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