Les Communs numériques sont-il condamnés à devenir des « Communs du capital » ?

La semaine dernière, Katherine Maher, la directrice exécutive de la Wikimedia Foundation, a publié sur le site Wired un article assez surprenant, intitulé : «Facebook et Google devraient faire plus pour soutenir Wikipédia». Le point de départ de son raisonnement est de faire remarquer que les contenus de Wikipédia sont de plus en plus utilisés par les géants du numérique, comme Facebook ou Google :

Vous ne réalisez peut-être pas combien Wikipédia est devenu omniprésent dans votre vie quotidienne, mais ses données ouvertes et maintenues de manière collaborative sont réutilisées par des plateformes numériques sur Internet ayant besoin de données sémantisées et structurées. Des assistants personnels comme Siri, Alexa et Google Home utilisent les articles de Wikipédia pour répondre aux questions qui leur sont posées ; Google enrichit les résultats de son moteur de recherche avec des extraits et des données issus de Wikipédia ; Quora utilise les données du projet Wikidata pour lier des sujets entre eux et améliorer les recommandations de ses utilisateurs.

Plus récemment, YouTube et Facebook se sont tournés vers Wikipédia pour une nouvelle raison : faire face aux problèmes engendrés par les Fake News et les théories du complot. YouTube a annoncé qu’ils allaient faire des liens vers des articles de Wikipédia depuis les vidéos conspirationnistes, de manière à donner aux utilisateurs des informations additionnelles (et souvent rectificatives). Et Facebook a mis en place une fonctionnalité réutilisant les contenus de Wikipédia pour donner à ses usagers davantage d’informations à propos des sources qui publient des articles apparaissant dans leur fil d’actualités.

Wikipédia étant de plus en plus sollicitée par ces grands acteurs, Katherine Maher estime qu’ils devraient contribuer en retour pour aider le projet à garantir sa soutenabilité :

Mais ce travail n’est pas gratuit. Si l’on demande à Wikipédia d’aider à lutter contre les côtés les plus sombres d’internet, comme les théories du complot ou la propagande, alors les Communs ont besoin d’être soutenus de manière continue et à long terme, et ce soutien devrait venir de ceux qui ont le plus intérêt sur le plan financier à ce que notre réseau numérique partagé reste en bonne santé.

Les entreprises qui se reposent sur les standards que nous développons, sur les contenus que nous maintenons, sur la connaissance dont nous prenons soin devraient investir en retour. Et elles devraient le faire sur la base d’engagements significatifs et durables proportionnés à la valeur que nous créons. Après tout, cela constituerait une bonne affaire : garantir la soutenabilité à long terme des Communs signifient qu’ils pourront continuer à être utilisés à l’avenir.
Comme les organisations à but non lucratif qui rendent l’internet possible, nous savons déjà comment défendre nos valeurs. Nous ne devrions pas avoir peur de défendre notre valeur.

Une image qui se moque d’une célèbre phrase de Bill Gates qui avait qualifié de « communiste » le projet Linux. Mais aujourd’hui, c’est le Capital qui produit ou récupère des Communs numériques – à commencer par Linux – et peut-être que cela ne devrait pas nous faire rire…

Du problème de soutenabilité des Communs numériques

Il y a quelque chose d’étrange à ce que la directrice de la Fondation Wikimedia tienne ce genre de discours. Wikipédia est en effet un projet ancré dans la philosophie du Libre et placé sous une licence (CC-BY-SA) qui autorise les réutilisations commerciales, sans discriminer les acteurs selon qu’ils soient petits ou gros. La clause de partage à l’identique (SA pour Share Alike) implique que les créations dérivées réalisées à partir des contenus de Wikipédia soient reversées sous la même licence, mais elle n’interdit en rien les réutilisations commerciales. Pour les données de Wikidata, les choses vont même plus loin encore vu que ce projet est placée sous licence CC0 et n’impose aucune condition à la réutilisation, pas même la mention de la source.

Donc si l’on s’en tient au plan strictement juridique, des acteurs comme Facebook ou Google sont fondés à puiser dans les contenus et données des projets Wikimedia pour les réutiliser à leurs propres fins, sans avoir à contribuer financièrement en retour. S’ils le font, cela ne peut être que sur une base purement volontaire et c’est la seule chose que peut espérer Katherine Maher avec sa tribune : que ces entreprises deviennent des mécènes en versant des sommes d’argent à la Wikimedia Foundation. Google l’a d’ailleurs déjà fait par le passé, en 2010 notamment avec un don de 2 millions de dollars et encore 1 million de dollars l’an dernier. Facebook, Apple, Microsoft et Google ont également mis en place une politique au terme de laquelle ces entreprises s’engagent à verser à la Fondation Wikimedia la même somme que celle que lui donnent leurs employés à titre individuel.

Faudrait-il que les géants du numérique fassent davantage et qu’ils prennent en charge de manière significative la soutenabilité à long terme du Commun numérique que représente Wikipédia ? Cette question renvoie à celle de la réciprocité pour les Communs, qui est à la fois absolument essentielle et très ambivalente. Si on élargit la perspective aux logiciels libres, force est de constater que ces Communs sont devenus une infrastructure essentielle sans laquelle Internet ne pourrait plus fonctionner aujourd’hui (90% des serveurs dans le monde tournent sous Linux, 25% des sites internet utilisent WordPress, etc.). Mais beaucoup de ces projets souffrent d’un problème de maintenance et de financement, car leur développement repose sur des communautés dont les moyens sont sans rapport avec l’importance des ressources qu’elles mettent à disposition du monde entier. C’est ce que montre très bien l’ouvrage « Sur quoi reposent nos infrastructures numériques ? Le travail invisible des faiseurs du web » signé par Nadia Enghbal :

Aujourd’hui, la quasi-totalité des logiciels couramment utilisés sont tributaires de code dit « open source », créé et maintenu par des communautés composées de développeurs et d’autres talents. Ce code peut être repris, modifié et utilisé par n’importe qui, entreprise ou particulier, pour créer ses propres logiciels. Partagé, ce code constitue ainsi l’infrastructure numérique de la société d’aujourd’hui… dont les fondations menacent cependant de céder sous la demande !

En effet, dans un monde régi par la technologie, qu’il s’agisse des entreprises du Fortune 500, du Gouvernement, des grandes entreprises de logiciel ou des startups, nous sommes en train d’accroître la charge de ceux qui produisent et entretiennent cette infrastructure partagée. Or, comme ces communautés sont assez discrètes, les utilisateurs ont mis longtemps à en prendre conscience.

Tout comme l’infrastructure matérielle, l’infrastructure numérique nécessite pourtant une maintenance et un entretien réguliers. Face à une demande sans précédent, si nous ne soutenons pas cette infrastructure, les conséquences seront nombreuses.

Cette situation correspond à une forme de Tragédie des Communs, mais d’une nature différente de celle qui peut frapper les ressources matérielles. En effet, les ressources immatérielles, comme les logiciels ou les données, ne peuvent par définition être surexploitées et elles prennent même de la valeur à mesure qu’elles sont plus utilisées. Mais la Tragédie peut par contre frapper les communautés qui participent au développement et à l’entretien de ces Communs numériques. Lorsque le noyau des individus-contributeurs se réduit et que leurs forces s’épuisent, les ressources informationnelles perdent en qualité et peuvent finir par s’étioler.

La progression des « Communs du Capital »

Les acteurs marchands ont bien conscience de ce problème et lorsque leur activité dépend d’un Commun numérique, ils finissent généralement par contribuer à son entretien en retour. L’exemple le plus connu à cet égard est celui du logiciel Linux, souvent cité à juste titre comme une des plus belles réalisations du Libre. Véritable clé de voûte de l’environnement numérique, le système d’exploitation Linux a fini par être intégré dans la stratégie de grandes entreprises comme IBM, Samsung, Intel, RedHat, Oracle et bien d’autres encore (y compris aujourd’hui Microsoft, Google, Amazon ou Facebook). Développé à l’origine comme un projet communautaire sur la base de contributions de développeurs bénévoles, Linux a profondément changé de nature avec le temps : ce sont aujourd’hui plus de 90% des contributions au logiciel qui sont assurées par des développeurs professionnels rémunérés par des entreprises. La Tragédie des Communs « par épuisement » qui menace beaucoup de projets Open Source a donc été conjurée en ce qui concerne Linux, mais uniquement en « ré-internalisant » les contributeurs sous la forme d’employés (mouvement symétriquement inverse à celui de l’ubérisation).

Principaux contributeurs à Linux en 2017. Les contributeurs individuels bénévoles (none) ne représentent plus que 7,7% des participants au projets…

Or cette situation est parfois dénoncée comme une dégénérescence des projets contributifs qui deviendraient au fil du temps des « Communs du capital » ou des « pseudo-Communs du capital », comme l’expliquait par exemple Christian Laval dans une tribune :

Les grandes entreprises créent des communautés d’usagers ou de consommateurs pour en tirer des avis, des opinions, des suggestions, des améliorations techniques. C’est ce que nous appelons les « pseudo-communs du capital ». Le capital est capable d’organiser des formes de coopération et de partage à son profit. Ce qui est d’une certaine façon la preuve indirecte et paradoxale de la fécondité du commun, de sa capacité créatrice et productive. C’est un peu la même chose qui avait permis le décollage industriel au XIXe siècle, quand le capitalisme a organisé la coopération ouvrière dans les usines et l’a exploitée à son profit.

Si cette critique peut tout à fait légitimement être adressée à des acteurs comme Uber ou AirBnB qui détournent et capturent pour leurs propres intérêts les dynamiques collaboratives, elle est plus difficile à formuler l’encontre d’un projet comme Linux. Car les grandes entreprises qui contribuent au développement du logiciel par le biais de leurs salariés n’ont pas changé la licence (GNU-GPL) sous laquelle la ressource est placée. Ce qui signifie qu’elles ne peuvent à aucun moment revendiquer d’exclusivité qui viendrait remettre en cause les droits d’usage partagés permettant à n’importe quel acteur, commercial ou non, d’utiliser Linux. Il n’y a donc pas au sens propre d’appropriation du Commun ou de retour d’une enclosure, même si l’usage du logiciel par ces entreprises participe à l’accumulation du Capital.

Par contre, il est évident qu’un projet qui dépend à plus de 90% des contributions de développeurs salariés par de grandes entreprises n’est plus « autogouverné » au sens où on l’entend dans la théorie des Communs. Certes, la gouvernance du projet revient toujours formellement à la communauté des développeurs s’appuyant sur la Linux Foundation. Mais on peut penser que le poids des intérêts des corporations se fait nécessairement sentir, ne serait-ce que par le biais des liens de subordination pesant sur les développeurs salariés. Cet état structurel de dépendance économique vis-à-vis de ces firmes fait bien de Linux un « Commun du capital », bien qu’il n’en soit pas pour autant complètement capturé et qu’il garde une certaine autonomie relative.

Comment garantir l’indépendance des Communs numériques ?

Pour un projet comme Wikipédia, les choses seraient sans doute différentes si des firmes comme Google ou Facebook répondaient à l’appel lancé par Katherine Maher. Car la communauté des Wikipédiens a fixé des règles strictes concernant les contributions rémunérées qui font que l’on ne verra sans doute jamais 90% des contenus de l’encyclopédie produits par des employés. La contribution en retour des entreprises se ferait vraisemblablement par le biais de versements en argent à la Wikimedia Foundation. Or la dépendance économique ne serait pas moins forte, alors que jusqu’à présent, Wikipédia assure son indépendance en recourant essentiellement à des dons individuels pour couvrir les coûts liés à l’entretien des infrastructures du projet. Cette dépendance économique aurait sans doute vite fait de se transformer en une dépendance politique, ce qui a d’ailleurs déjà été reproché à la Wikimedia Foundation qui a parfois compté dans son board un nombre important de personnalités ayant des liens directs ou indirects avec Google, au point de générer de fortes tensions avec la communauté. C’est aussi ce que l’on reproche parfois à la Mozilla Foundation à l’origine du navigateur Firefox et dont la dépendance aux financements de Google a pu lui attirer des critiques assez virulentes et des doutes quant à certains de ses choix stratégiques.

Au final, cette question de l’état de dépendance économique des Communs numériques est relativement généralisée et il est en réalité peu de projets libres ayant acquis une ampleur importante qui ne soient pas devenus peu ou prou des « Communs du Capital ». Cette satellisation progressive risque d’être encore accentuée par le fait que les communautés du logiciel libre se sont placées elles-mêmes dans une situation de fragilité en recourant pour se coordonner à des infrastructures qui peuvent être facilement capturées par le Capital. C’est précisément ce qui vient de se passer avec le rachat de GitHub par Microsoft pour 7,5 milliards de dollars. Certains ont pu saluer le fait que cette acquisition traduisait une évolution – réelle – de la stratégie de Microsoft vers l’Open Source et qu’elle serait même le signe que «le logiciel libre a gagné», comme on l’entend dire parfois.

Microsoft était déjà la firme qui consacre le plus d’emplois salariés au développement de logiciels en Open Source (devant Facebook…).

Mais on peut sérieusement en douter, car si les logiciels libres ont bien acquis une dimension infrastructurelle aujourd’hui, au point que même un acteur historique du logiciel propriétaire comme Microsoft ne peut plus les ignorer, les communautés qui les développent n’ont toujours pas les moyens de leur indépendance, que ce soit à titre individuel (puisque les développeurs salariés par de grandes entreprises sont majoritaires) ou collectif (puisque beaucoup de logiciels libres dépendent de plateformes centralisées comme GitHub pour leur développement). Paradoxalement, Microsoft a pris au sérieux les mots d’ordre du Coopérativisme de plateformes qui insiste sur l’importance de redevenir propriétaire des moyens de production dans l’environnement numérique pour être en mesure de créer de véritables alternatives. Microsoft étant devenu au fil du temps un des principaux utilisateurs de GitHub pour développer son propre code, il a logiquement racheté la plateforme pour en devenir le maître. Pendant ce temps – et c’est quelque part d’une grinçante ironie-, Trebor Scholtz – un des initiateurs avec Nathan Schneider du mouvement du Coopérativisme de Plateformes – a accepté un financement d’un million de dollars de la part de Google pour développer ses projets. Cela revient à se placer d’emblée dans la dépendance d’un des principaux acteurs du capitalisme de surveillance, en compromettant gravement au passage tout espoir de bâtir des alternatives véritables…

On peut se demander si Microsoft n’a pas mieux compris les principes du Coopérativisme de Plateformes que Trebor Scholtz lui-même, qui en est pourtant le créateur !

Pour le coup, Wikipédia possède à l’endroit de ses infrastructures une résilience plus forte, car la Wikimedia Foundation ne gère que les serveurs sur lesquels les contenus de l’encyclopédie collaborative sont hébergés, sans avoir de titre de propriété sur eux du fait de la licence libre sous laquelle ils sont placés. GitHub a pu être racheté, car il s’agissait d’une entreprise commerciale classique, là où la Wikimedia Foundation ne pourrait pas se revendre, quand bien même des acteurs comme Google ou Apple lui feraient une offre en ce sens. Il n’en reste pas moins que l’appel à des financements de Google ou Facebook que lance Kathrina Maher risque de fragiliser Wikipédia plus qu’autre chose et j’ai du mal à y voir quelque chose de positif pour les Communs. D’une certaine manière, je dirais même que ce genre de discours participent à la dilution progressive de la notion de Communs à laquelle on assiste parfois aujourd’hui. On l’a vu récemment avec le sommet « Tech For Good » organisé à Paris par Emmanuel Macron, où des acteurs comme Facebook ou Uber furent invités à discuter de leur contribution « au bien commun ». Cette approche n’est finalement pas si différente de celle de Kathrina Maher qui demande à ce que Facebook ou Google participent au financement du projet Wikipédia sans pouvoir aucunement le leur imposer. Dans les deux cas ce qui est très dérangeant, c’est que l’on régresse à l’ère du paternalisme industriel, tel qu’il avait cours à la fin du XIXème siècle, lorsque les grands capitalistes lançaient sur une base purement volontaire des « bonnes oeuvres » pour compenser par la philanthropie les dégâts humains et sociaux causés par une économie de marché débridée.

Se donner les moyens d’imposer au Capital une réciprocité pour les Communs

Les Communs sont condamnés à devenir de simples « Communs du Capital » s’ils ne se donnent pas les moyens de se reproduire de manière autonome sans dépendre de la générosité calculée des grandes entreprises qui trouveront toujours là un moyen de les instrumentaliser et de les vider de leur capacité à constituer une réelle alternative. Une association comme Framasoft l’a bien compris qui après son programme « Dégooglisons Internet » visant à créer des outils permettant aux internautes de rompre leur dépendance aux GAFAMs a enchaîné avec la campagne Contributopia. Celle-ci vise à sensibiliser le public à la nécessité de créer un écosystème de contribution garantissant, à la fois pour les contributeurs individuels et pour les projets collectifs, des conditions de la soutenabilité à long terme. On le voit par exemple en ce moment avec la campagne de financement participatif organisée pour booster le développement de PeerTube, logiciel permettant de mettre en place une architecture distribuée pour la diffusion des vidéos qui pourrait à terme constituer une alternative crédible à YouTube.

Mais avec tout le respect que je dois à Framasoft, il me semble que l’approche « libriste » classique reste engluée dans de graves contradictions, dont l’article de Kathrina Maher est aussi une manifestation. Car comment dans le même temps lancer un programme comme « Dégooglisons Internet » qui fustige le modèle du Capitalisme de surveillance et continuer à défendre des licences qui ne permettent pas de discriminer selon la nature des acteurs qui réutilisent des ressources développées par des communautés comme des biens communs ? Il y a là une schizophrénie tenant à une certaine forme d’aveuglement qui a toujours marqué la philosophie du Libre quant à son appréhension des questions économiques. C’est ce qui explique en retour le malaise – en partie compréhensible – de Kathrina Maher à voir les contenus et données de Wikipédia réutilisés par des acteurs comme Facebook ou Google qui sont à l’origine de la centralisation et de la marchandisation d’Internet…

Pour sortir de ces contradictions de plus en plus problématiques, il faut se donner les moyens de défendre la sphère des Communs numériques sur une base beaucoup plus ferme que ne le permettent les licences libres aujourd’hui. C’est ce qu’essaient de réaliser les acteurs qui promeuvent des « licences à réciprocité renforcée » qui interdiraient aux entités commerciales lucratives de réutiliser des ressources communes ou qui leur imposeraient un financement en retour. On voit ce type de propositions chez un projet comme CoopCycle par exemple, alternative solidaire à Deliveroo ou Uber Eats, qui refuse que son logiciel soit réutilisé par des entités commerciales ne respectant pas les valeurs sociales dont il est porteur. Le but de cette nouvelle approche, défendue notamment par Michel Bauwens, est de protéger une « Économie des Communs » en lui permettant de défendre son indépendance économique et d’éviter justement qu’elle ne soit petit à petit colonisée et récupérée en « Communs du Capital ».

Avec un projet comme celui des CHATONS, un acteur comme Framasoft n’est plus si loin d’embrasser une telle approche, car pour développer son réseau d’hébergeurs alternatifs, une charte a été rédigée comportant des conditions relatives à la finalité sociale des entreprises participant à l’opération. C’est un premier pas dans le rapprochement entre le Libre et l’ESS, qui se dessine aussi à travers un projet comme «Plateformes en Communs», visant à créer une coalition d’acteurs se reconnaissant à la fois dans le Coopérativisme de plateformes et les Communs. Il n’y aurait sans doute plus tellement de chemin à faire pour que ces rapprochements soient plus étroits et débouchent sur une clarification des contradictions qui affectent toujours le Libre.

Ne nous y trompons pas : je ne suis pas en train de dire que des acteurs comme Facebook ou Google ne devraient pas payer pour participer au développement de projets libres. Mais contrairement à Kathrina Maher, je pense que cela ne doit surtout pas se faire sur une base volontaire, car ces donations ne feront que renforcer le pouvoir des grandes plateformes centralisées en hâtant la transformation des Communs numériques en « Communs du Capital ». Si Google et Facebook doivent payer, ils doivent y être obligés, de la même manière que les capitalistes industriels ont fini par être obligés de contribuer au financement de l’État social en payant des cotisations obligatoires. Ce modèle est à réinventer aujourd’hui et on pourrait imaginer des États – ou mieux encore l’Union européenne – soumettant les grandes plateformes à l’impôt pour financer un droit social à la contribution ouvert aux individus. Ce serait un moyen d’aller vers cette « société de contribution » que Framasoft appelle de ses voeux, en se donnant les moyens d’en faire un au-delà du capitalisme de surveillance, qui saura autrement très bien inféoder les Communs à sa propre logique et neutraliser leur potentiel émancipateur.


24 réflexions sur “Les Communs numériques sont-il condamnés à devenir des « Communs du capital » ?

  1. (Bon, c’est un dimanche de juin et j’écris ce commentaire à la va-vite, en mode post-digestion et pre-sieste :) )

    Merci pour cet article, comme toujours fort intéressant.

    Je répond ici à titre individuel et non en tant que directeur de Framasoft, même si je m’appuie évidemment sur ma vision pro pour donner un avis perso.

    Sur la première partie de billet de Calimaq, rien à redire, je partage son avis et cela fait partie – comme il le note – du cœur de notre feuille de route « Contributopia ».

    Je reviens sur cette phrase :
    «Car comment dans le même temps lancer un programme comme « Dégooglisons Internet » qui fustige le modèle du Capitalisme de surveillance et continuer à défendre des licences qui ne permettent pas de discriminer selon la nature des acteurs qui réutilisent des ressources développées par des communautés comme des biens communs ? Il y a là une schizophrénie tenant à une certaine forme d’aveuglement qui a toujours marqué la philosophie du Libre quant à son appréhension des questions économiques. »

    Je trouve ce jugement un peu rapide : pour moi le libre n’a jamais été aveuglé sur la question économique, pas plus que la question politique d’ailleurs.
    Par contre, oui, clairement, « le libre » (au sens du mouvement social et politique, où le libre peut-être défini par l’équation « Libre = Opensource + valeurs ») a clairement vu la part des « valeurs » se réduire face à l’espace occupé par l’open source, notamment sur la question économique, politique ou éthique.

    La croissance extrêmement forte de l’opensource, que Calimaq décrit fort bien ici, se fait bien dans des champs sociétaux, mais clairement plus ceux défendus par le mouvement du libre « historique » (auquel j’estime que Framasoft se revendique encore, même sans y avoir jamais collé à 100%).
    Donc déjà, il y a une bataille sémantique : lorsque que Calimaq dit que Facebook ou Microsoft contribue au libre, je ne partage pas son point de vue : eux disent participer au libre, là où nous disons qu’ils participent à l’open source (avis d’ailleurs partagé par Torvalds lui-même).
    Il y a donc deux mouvements distincts : open source soit disant agnostique et amoral, et mouvement social du logiciel libre.
    Or le premier mouvement porte en réalité ses propres croyances et ses propres moralités (celles du néolibéralisme, du capitalisme de surveillance, du « premier de cordée », du digital labor crowdcodé sur github, de la croissance de la performance pour la croissance du capital).
    Si, déjà, on arrive à se mettre d’accord sur le fait qu’il s’agit de deux mouvements différents, ça donne une toute autre grille de lecture à l’article, ou on peut se dire que Microsoft applique sa bonne vieille stratégie du https://fr.wikipedia.org/wiki/Embrace,_extend_and_extinguish et où Google/Facebook ont « juste » trouvé un moyen de hacker le logiciel libre pour en tirer le meilleur des principes d’éfficacité pour les mettre au service de leurs objectifs (qui ne sont clairement pas de mettre en place des communs).

    Ensuite, sur la discrimination, je suis de près les travaux des licences à réciprocité, et je trouve les débats intéressants, mais ils se perdent clairement dans des questions subjectives et temporellement sujettes à révision.
    Elles auront, comme quasiment toutes licences, une utilité dans des cas précis, et c’est très bien.

    Mais je pense qu’il ne faut pas mélanger la question des outils et de leurs usages. Si je voulais être taquin, je dirai que les licence à réciprocité sont des licences mettant en place leurs propres enclosures, basée sur des jugements moraux (là où les enclosures se mettaient généralement en place sur des questions de pouvoir/domination/exploitation).

    Pour le dire autrement, je persiste – pour l’instant, je n’exclue pas de changer d’avis :) – à penser que les licences libres ne doivent pas contenir de clause de réciprocité, car la définition en serait mouvante à chaque projet, rendant une lecture extérieure et une évaluation factuelle extrêmement difficile. On finirait par passer plus de temps à débattre de si X rentre bien dans la réciprocité ou pas, qu’à prendre soin du commun.

    Calimaq le note d’ailleurs, c’est ce que nous avons fait avec CHATONS : les outils sont libres et peuvent donc servir à tous les types de mouvements (CAC40 ou asso de quartiers). Cependant, chaque membre de CHATONS peut définir ses propres règle de gestion de « son » commun, basé non pas sur une règle de l’outil, mais sur la gouvernance de *son* projet.

    Par exemple, on commence à voir des personnes clairement d’extrême droite qui souhaite utiliser/installer PeerTube pour diffuser leurs contenus censurés par YouTube. Nous (le dev de PeerTube, au départ) avons volontairement fait le choix d’une licence AGPL. Cela permet à ces groupe d’utiliser, eux aussi, cet outil comme un commun. Et autant vous dire qu’à Framasoft, ça ne nous convient pas plus que ça. Mais nous produisons un commun, avec des règles établies, et nous respectons ces règles (dont la liberté 0 reste le « pas de discrimination »). Par contre, nous avons mis en place dans nos CGU (et donc celles de Framatube, notre instance de PeerTube) des règles qui nous permettent de virer n’importe quel contenus ne correspondant pas à nos valeurs (forcément subjectives et sujettes à évolution). Bref, nous faisons une différence entre les outils, et les usages.

    Contributopia est, d’ailleurs, une campagne clairement « ciblée » (Asso, ESS, Education Populaire). Et on nous reproche quasiment tous les jours de ne pas nous adresser aux entreprises, de faire des offres premium, des offres payantes pour l’éducation nationale, etc.
    Et on assume, aussi stables qu’on le peut sur nos appuis qu’on peut l’être, que ça n’est pas notre boulot. Si une entreprise du CAC40, ou un mouvement d’extrême droite nous propose de changer et de faire évoluer nos services dans telle ou telle direction, on leur explique gentiment que les outils sont libres et disponibles pour chacun⋅e, et qu’ils peuvent les améliorer eux-mêmes. Et que nous continueront à adresser notre « cible » car c’est là que nos valeurs nous portent.

    Si demain, une entreprise nous propose 300 000$ pour développer PeerTube, on ne se dit pas « on prend le pognon, on s’en fout, le logiciel est libre », on regarde d’abord attentivement qui nous propose cette somme, et si les valeurs ne sont pas alignées, on refuse cet argent (oui, je n’en parle pas au conditionnel, car le cas s’est présenté, exactement en ces termes).
    Ce que je veux signifier par là, c’est que le point de vue de Calimaq est tout à fait valide : oui, il faut être attentif à qui finance les communs, car on peut vite rentrer dans une dépendance (économique, notamment) à ses subsides, qui du coup, orienterait insidieusement les projets.
    Ma réponse consiste à dire qu’il ne faut pas se tromper de niveau d’action : pour moi, ça n’est pas l’outil qui doit être sanctuarisé, mais la communauté et son projet (incluant sa gouvernance).

    On ne parle pas ici de comment changer une roue, mais de changer la société. Pour moi clairement, je n’ai aucune envie de participer à une société ou pour répondre aux enclosures « thématiques » (sur la culture, sur le logiciel, sur les ressources naturelles, etc.), on devrait mettre en place des enclosures morales du type « pour utiliser telle ressource, tu DOIS faire ceci ou cela ». Je pense qu’une autre voie est possible, notamment une qui dirais par exemple « Pour utiliser telle ressource, tu NE DOIS PAS faire ceci ou cela ».
    Dire « tu peux utiliser, MAIS tu ne dois pas abuser, sinon tu ne pourras plus utiliser » en fixant des seuils défini par la communauté, me parait bien plus réaliste que de dire « tu dois participer sinon tu ne peux pas utiliser », car j’ai, totalement intuitivement et subjectivement, une crainte et sans doute une forme de répulsion à l’idée de devoir dissocier les « gentils » et les « méchants ». Qu’on définisse collectivement les règles de gestion d’entrée/sortie sur les communs auxquels je participe, je suis clairement pour. Mais de là à vouloir imposer cette vision sur des communautés auxquelles je ne participe pas, cela me mets particulièrement mal à l’aise.
    Et c’est pourtant une personne qui a décidé de consacrer les 3 prochaines années à faire comprendre que le logiciel libre ne peut survivre sans contribution (et donc à essayer de faciliter celle-ci) qui le dit…

    Pour moi – et nous en avons souvent débattu avec Calimaq en direct – le combat est idéologique et sociétal, c’est un problème de conscience – et d’éducation – qu’il faut faire évoluer, et non un cadre juridique sous la forme d’une n-ième licence qu’il faut imposer.
    A Framasoft, nous souhaitons que les gens aient des réflexes de commoners et de libristes, mais à aucun moment nous ne souhaitons leur imposer ou leur fermer la porte a priori.

    Je souhaite malgré tout longue vie aux licences à réciprocité, et souhaite, autant que faire se peut, que le logiciel libre (et non l’opensource) puisse se développer et se renforcer par les contributions de chacun⋅e et non par des investissements financiers d’entreprises ayant clairement une vision sociétale opposée à la mienne.

    (avec tout ça, j’ai raté ma sieste, désolé pour le côté un peu en vrac)

    1. Merci Pierre-Yves pour ce long commentaire et désolé d’avoir retardé ta sieste ;-)

      Je trouve néanmoins que ta réponse reste profondément imprégnée des contradictions que j’essaie de pointer dans ce billet.

      Notamment tu critiques la démarche des licences à réciprocité, parce qu’elle reviendrait à opérer une « discrimination morale ». Mais la manière dont tu opposes toi-même le Libre à l’Open Source n’est rien d’autre que cela : une discrimination morale, si l’on entend par là une distinction opérée sur la base de valeurs (axiologie).

      Le problème – et tu dois bien le sentir – c’est que l’Open Source a en réalité très profondément dévoré le Libre, parce que ce courant s’est justement interdit de traduire ses valeurs en critères opérationnels permettant de distinguer les acteurs, soit à raison de leur nature, soit à raison de leur comportement.

      IL a bien le débat originel entre Richard Stallman et Eric Raymond à propos de la clause de Partage à l’Identique (Share Alike), mais tout cela s’est fondu dans le FLOSS et on peut lire à présent sur le site de la Free Software Foundation qu’une licence sans Share Alike peut être dite « Libre »…

      Comment s’étonner dès lors que les Communs numériques puissent si facilement être récupérés en « Communs du Capital » ? Et tant que nous ne serons pas en mesure de donner une portée opérationnelle aux valeurs que nous portons ce sera d’une simplicité enfantine pour les forces de marché de le faire…

      Après (et tu le sais), j’adhère complètement au programme Contributopia, qui pose à mon sens exactement les bonnes questions en pointant le problème de la soutenabilité des projets et du passage d’une société de consommation à une société de contribution. Mais pour moi, vous restez au milieu du gué en ne soumettant pas les licences elles-mêmes – et l’idéologie qu’elles incorporent – à un examen critique.

      Je comprends complètement pour ma part que CoopCycle refuse catégoriquement que le logiciel qu’ils développent (et pour lesquels travaillent des contributeurs partageant leur vision) ne puisse être réutilisé par des entreprises qui auraient recours à des travailleurs indépendants, là où leur objectif politique est de faire en sorte de lutter contre l’ubérisation du travail. C’est même parfaitement cohérent et je vois mal comment on peut les critiquer pour chercher à encoder cette exigence axiologique dans une licence.

      Après je peux te rejoindre sur la difficulté à éviter un éclatement des licences à réciprocité en autant de déclinaisons incorporant les valeurs de chaque projet. Il y a un gros travail pour « standardiser » ces exigences sociales et arriver à les exprimer en termes simples et interopérables pour une multitude de projets. Le défi n’est pas facile à relever, mais je ne pense pas la tâche impossible, sachant que la question de la réciprocité ne pourra sans doute pas se résumer à de simples licences. Il faudra sans doute se doter de tout un « système de réciprocité » basé sur une multitude d’institutions (besoin que vous avez d’ailleurs vous-mêmes aussi ressenti lorsque vous avez créé les CHATONS).

      Je vais terminer par quelque chose qui pourrait ressembler à une provocation, mais qui touche à mon sens à quelque chose de très profond. La société de contribution que vous appelez de vos voeux (et j’aspire aussi profondément à cet idéal) aura beaucoup de mal à advenir, justement par qu’il existe des ressources sous licence Libre ou Open Source qui n’opèrent pas de discrimination « morale ».

      En effet, il sera très facile pour les capitalistes numériques de promouvoir ces ressources libres et de les rendre incontournables, en les instrumentalisant comme outil de « dumping social ». Les ressources libres/open source risquent de jouer le même rôle que les pays à législation sociale inexistante remplissent dans le capitalisme global. Elles serviront à « délocaliser » les communautés de contributeurs et à les faire travailler dans des conditions qui empêchent structurellement de pérenniser les contributions ou qui les vident de leur potentiel émancipateur.

      Car les ressources libres, notamment celles qui sont directement ou indirectement soutenues par le Capital, vont exercer une « concurrence déloyale » vis-à-vis de ressources qui chercheraient à se développer sans fermer les yeux sur les externalités négatives, sociales ou environnementales. L’existence même des ressources libres/open source va mécaniquement freiner le développement d’une véritable alternative économique (qui ironiquement est la seule qui pourrait former l’infrastructure durable d’une société de contribution…).

      Voilà pourquoi il me semble que votre programme Contributopia va se heurter à une contradiction majeure et que celle-ci ne peut être levée qu’en reprenant en profondeur les fondements même du Libre. La critique du Capitalisme de surveillance doit déboucher sur une critique du Capitalisme tout court, car l’un mène mécaniquement à l’autre. Et je ne vois pas comment les licences elles-mêmes pourraient ne pas être révisées pour tenir compte de ce virage idéologique.

      Mais je ne demande comme toi qu’à être convaincu du contraire et sur la question des licences à réciprocité, j’ai déjà pu avoir des doutes assez sérieux… https://scinfolex.com/2017/01/29/les-licences-a-reciprocite-fausse-piste-ou-idee-encore-a-creuser/

      Donc je crois que le mieux à faire serait de prendre le temps d’en discuter et d’en parler pour aller au fond des choses.

  2. Tout à fait :)
    Juste un point :
    « Car les ressources libres, notamment celles qui sont directement ou indirectement soutenues par le Capital, vont exercer une « concurrence déloyale » vis-à-vis de ressources qui chercheraient à se développer sans fermer les yeux sur les externalités négatives, sociales ou environnementales. »

    Je ne dis pas qu’il faut fermer les yeux sur les externalités négatives. Et je ne suis pas pour sanctuariser les 4 libertés. Je suis pour limiter ces externalités négatives, mais en ne déclenchant un mécanisme de protection qu’en cas d’abus avéré. Et non de manière préventive.

    Je comprends ton point de vue, mais encore une fois, je fais la distinction entre la moralité de la structure (ex: Framasoft qui refuse d’être financé par des structures non alignées sur ses valeurs), et l’éthique de l’outil.

    Après, je ne m’interdit pas de changer d’avis hein, mais pour l’instant le mode : « Si t’es un gentil, c’est de la BY-SA, sinon, c’est de la BY-NC-ND » ne me convient intuitivement pas. Mais il faut que je prenne le temps de voir si ma réticence est le fait d’une pensée sclérosée (c’est possible et pas interdit, hein :) ) ou si c’est l’intuition d’un « mieux qui serait l’ennemi du bien » ou plus largement de la fausse bonne idée qui va nous faire perdre 5 ans de débats au lieu d’avancer (ce que je n’exclue pour l’instant pas non plus).

  3. Bonjour Lionel,

    Excellent papier comme d’habitude ! Étant donné que le sujet en est vraiment très proche (limites des valeurs du Libre face à la récupération marchande, communs du capital, licences à réciprocité), je me permets de signaler le papier suivant que j’ai écrit il y a quelques mois dans le cadre du projet EnCommuns: « Du modèle du logiciel libre au modèle productif des communs » (http://encommuns.com/)

    Sébastien Broca

    1. Bonjour Sébastien,

      Merci pour ta lecture. Ces questions me paraissent de plus en plus débattues, à mesure que les limites de l’approche du Libre et de l’Open Source deviennent plus évidentes.

      Par contre, je suis désolé, mais je ne trouve pas ton papier sur le site d’EnCommuns et je n’arrive pas non plus à tomber dessus en cherchant par le titre sur un moteur de recherche.

      J’ai peut-être mal cherché, mais pourrais-tu poster le lien direct ?

    1. Merci Sébastien pour le lien. Effectivement, nous sommes exactement sur la même longueur d’ondes et ton article développe des aspects que je n’ai pu qu’esquisser dans ce billet. Disons que les déclarations de la directrice de Wikimedia et le rachat de GitHub par Microsoft constituaient des éléments nouveaux qui méritent de reprendre ces discussions.

      Je note ceci dans ta conclusion :

      L’exemple de Coopcycle est intéressant à plus d’un titre. Il illustre de façon très concrète trois des principaux enjeux qui ont été développés dans cet article : la transformation des programmes informatiques en biens d’infrastructure dans l’économie numérique, l’incapacité des licences existantes à éviter l’utilisation de logiciels libres par des entreprises opérant en tant que free riders, la difficulté à faire émerger les communs comme un mode de production autonome.

      En fait, je pense que le liens avec la question des free riders (passagers clandestins) est plus complexe. Ce phénomène peut exister et on l’avait vu par exemple se manifester au moment de la faille HeartBleed qui avait révélé que beaucoup de grandes entreprises utilisaient l’outil OpenSLL sans contribuer en retour (ce qu’elles ont fini par faire en lançant LibreSLL).

      Mais avec un logiciel comme Linux, on ne peut dire que les entreprises qui participent à leur développement se comportent comme des passagers clandestins, vu qu’elles soutiennent activement le développement de la ressource, par le travail de leurs salariés. Il est à vrai assez complexe de dire « ce qui ne va pas » avec le modèle de Linux.

      Car même si la trajectoire de Linux atteste d’une « capitalisation du Commun », on peut aussi dire qu’il y a dans le même temps une « Communification du Capital » et on pourrait même voir cela comme quelque chose de très positif. Une sorte de hack supplémentaire du système par rapport au premier hack génial du Copyleft.

      Pourtant, il y a bien quelque chose de dérangeant à voir Linux devenir ainsi un « Commun du Capital » : le fait que le logiciel, via les entreprises capitalistes qui l’utilisent, participe à l’accumulation du capital, sans que la licence ne permette de s’y opposer ; le fait que la situation des développeurs salariés s’éloigne de l’idéal d’émancipation du travail dont était porteur le Libre à ses débuts ; le fait que l’intervention à cette échelle de grandes entreprises doit nécessairement avoir une incidence sur la gouvernance du projet (même si c’est assez difficile à cerner).

      Il faudrait peut-être reprendre cette idée de double mouvement (Capitalisation du Commun/Communification du Capital) et faire des études de cas pour voir exactement comment se manifestent ces deux phénomènes qui se superposent.

  4. @pyg : Tu reprends ce que tu veux, c’est fait pour ! Et c’est noté pour Framadrive.

    @Lionel: Entièrement d’accord avec tes remarques. Il est difficile de cerner exactement « ce qui ne va pas » avec Linux, et on peut aussi dire qu’il y a plein de choses « qui vont ». À mon avis, le point central, si on se situe dans la perspective des communs, se joue au niveau de la gouvernance du projet et de place qu’y prennent les grandes entreprises. Mais il y aurait des études de terrain intéressantes à faire pour analyser les différentes conditions de travail des développeurs Linux et la manière dont leur statut de salarié influe, ou pas, sur leur liberté, leurs choix, leur satisfaction au travail, etc. Dans son livre de 2010, Clay Shirky affirmait qu’on voyait dans Linux s’établir une déconnexion entre le statut de salarié et le fait de subir un contrôle managérial. En gros, l’idée était de dire que les salariés travaillant sur Linux n’étaient pas subordonnés mais parfaitement libres et autonomes dans leur travail ! À mon avis, ce n’est pas vrai, mais il faudrait le montrer empiriquement.

    Enfin, je pense aussi que c’est intéressant de distinguer différents « communs du capital ». Les cas de Wikipédia et de Linux sont par exemple assez différents. Dans le cas de Wikipédia, ce qui est gênant est la tendance à ce que ce genre de commun emblématique soit financé principalement par la « philanthropie » des grands groupes privés. Dans le cas de Linux, on est en fait face à une sorte de joint-venture. Donc je dirais que c’est un « pur » commun du capital avec, comme tu le soulignes, quelques avantages et un certain nombre d’inconvénients…

  5. Bonjour et merci pour toutes ces réflexions qui résument bien le point de questionnement où nous nous trouvons. Vos problématisations sont donc extrêmement bienvenues.

    Ma question serait la suivante : entre Capitalisation des communes et Communification du Capital, quelle place donner aux actions des services publiques vis-à-vis du libre. Ne pourrait-on pas y voir une « communalisation des communs »? En effet, au même titre où les collectivités font preuve, dans d’autres domaines, de résistances étonnantes aux forces de l’argent, le fait qu’elles s’engagent plus vis-à-vis du libre, ne pourrait-il pas réorienter les efforts de développement vers les besoins communs plus que vers ceux profitables. Je pense en particulier ici à la campagne « Public Money, Public Code! » et à celle #1Lib1Ref.

    Merci de vos précisions à ce sujet et désolé si je reprends là des réflexions déjà publiées que j’aurais manquées.

    Baptiste (Suisse).

    1. Bonjour,

      J’aime bien votre expression « Communalisation des Communs » qui me fait penser à la notion de « Communification des services publics » que des théoriciens italiens ont avancé pour décrire certaines formes de partenariats Public-Communs : http://wiki.p2pfoundation.net/Commonification_of_Public_Services

      De la même manière qu’il a deux mouvements inverses dans les relations Communs/Marché (Capitalisation des Communs/Communification du Capital), on pourrait dire qu’il y a aussi deux mouvements croisés dans les rapports entre Communs et Etat (Communification des services publics et Publicisation des Communs).

      Et il est vrai que l’on commence à voir des administrations publiques qui se pensent comme des productrices de Communs ou (encore plus intéressant) comme des contributrices à des Communs extérieures. Et comme il y aurait des Communs du Capital, nous aurions des Communs de l’Etat…

      J’ai déjà écrit à ce sujet, notamment à propos de la politique de contribution aux logiciels libres mise en place par la DINSIC en France : https://scinfolex.com/2017/12/30/lemergence-de-la-figure-dun-etat-contributeur-aux-communs-numeriques/

      La DINSIC a édicté une politique à destination de ses agents aux termes de laquelle ils peuvent participer sur leur temps de travail au développement de logiciels libres en intégrant les communautés de développeurs qui les prennent en charge. Ce qui ressemble énormément en réalité à ce que font les grandes entreprises soutenant le développement de Linux avec du travail salarié.

      Toute la question étant de savoir comment la participation de ces agents publics à des Communs extérieurs peut s’articuler avec le devoir d’obéissance hiérarchique auquel ils sont soumis.

  6. TL;DR : Tant que les communs — et en particulier les communs de production — ne socialiseront pas massivement leur valeur ajoutée, il y continuera d’y avoir impossibilité de faire face aux capitalistes : notamment à leur chantage à l’emploi et à leur chantage au crédit.

    De plus, il est important que nos communs productifs soient inclusifs en facilitant la mobilisation de leurs usager·res directement en leur sein, par exemple en s’organisant dualement en « Conseil d’Administration » et « Conseil d’Orientation ».

    Idée naïve (IANAL) : peut-être qu’une licence à réciprocité renforcée pourrait initier une péréquation massive des revenus des communs (à la Benoît Borrits) ? Laquelle pourrait servir à étendre le salaire à vie au plus grand nombre.

    « Si Google et Facebook doivent payer, ils doivent y être obligés, de la même manière que les capitalistes industriels ont fini par être obligés de contribuer au financement de l’État social en payant des cotisations obligatoires. »

    Oui il y a eu rapport de force favorable aux communistes, mais — si tu me permets de solliciter ton propos — non, les cotisations sociales ne sont pas des charges sociales grèvant les profits patronaux (contrairement aux impôts sur le revenu ou la fortune), mais sont une socialisation salariale.
    Je ne fais pas cette remarque par pinaillage rhétorique, mais parce que trop souvent on se corrige en disant « cotisations sociales » au lieu de « charges sociales », mais on continue de faire comme si celles et ceux qu’elles salarient étaient « à la charge » d’autrui…

    Créées et co-gérées par des salarié·es, les cotisations sociales sont du salaire (socialisé pour celles reversées immédiatement (les bonnes cotisations), et différé pour celles à points (les mauvaises cotisations)) au même titre que le salaire d’un poste de travail en emploi. Et comme tout salaire, elles sont produites par celles et ceux dont le travail est le fondement de leurs existences, et qu’elles payent. De plus, seul le travail produit de la valeur économique, donc dans cette histoire les capitalistes employeurs ne sont là que pour faire une avance ; qu’ils ne cèdent que dans l’espoir d’un retour au multiple (le fameux cycle A-M-A’ étudié par Marx&Engels).

    Macroéconomiquement — et quoi qu’en dise la séparation fallacieuse entre cotisations patronales et cotisations salariales sur le bulletin de salaire, pour nous faire accroire que les patrons cotisent — ce ne sont pas du tout les capitalistes qui contribuent au financement : c’est une augmentation — plus ou moins progressive, mais du jour au lendemain, en général entre le 31 décembre et le 1er janvier — de la valeur économique produite, par conquête politique de reconnaître comme travail de nouvelles activités, et donc comme productives de nouvelles personnes : les fonctionnaires, les soignant·tes, les retraité·es, les chômeur·ses, les parents.

    Les entreprises ne sont là-dedans que des intermédiaires collectant de la valeur ajoutée supplémentaire ; ce qui permet d’ailleurs aux patrons de frauder : en 2015, la fraude aux cotisations sociales (employeurs + indépendants) _détectée_ était de 497M€ (en majorité due au travail illégal) : https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapportfraudessociales-v6-06.09.17_0.pdf
    Et encore faudrait-il parler des gels et exonérations — véritables fraudes légalisées — initiées par Michel Rocard, puis aggravées notamment par Martine Aubry et François Fillon, qui touchent aujourd’hui la moitié des salarié·es, et créent — de par leur dégressivitée avec l’augmentation du salaire — de véritables trappes à bas-salaires…

    Malheureusement, à cause de la séparation artificielle entre cotisations patronales et salariales, il est important de toujours militer pour une augmentation des cotisations salariales accompagnée d’une augmentation équivalente du salaire brut, afin ne pas diminuer le salaire net des employé·es.

    « Le capital est capable d’organiser des formes de coopération et de partage à son profit. »

    Et oui, les cotisations sociales ne plaisent pas du tout aux capitalistes qui préfèrent qu’on leur confie le soin de socialiser massivement la valeur économique, pour la ponctionner au passage — au nom de leur propriété lucrative de parasites… Que ce soit dans des fonds de pension, ou des plateformes comme Airbnb ou Uber.

    Plateformes à l’avant-garde du projet capitaliste de s’exonérer de la responsabilité d’employeur (qui date au moins 1992 et des comptes à points poussés par la CFDT-MEDEF), et qui — en bons techniciens de l’exploitation des circonstances — exaltent donc l’aspiration à se passer d’employeurs.

    Selon des modalités clairement exposées en 2016 dans le rapport Travail Emploi et Numérique du Conseil National du Numérique . Où l’on voit que cette régression en termes de droits (car le poste de travail est le support de droits qui bénéficient indirectement aux salarié·es) est rendue possible par :
    1. L’Auto-Entreprenariat comme forme juridique du statut des travailleur·ses ;
    2. Le Compte Personnel d’Activité : comme régulation des travailleurs·ses indépendant·tes sur le Marché des biens et services.
    3. et le Revenu de Base pour faire office de filet de sécurité.

    « Ce modèle est à réinventer aujourd’hui et on pourrait imaginer des États – ou mieux encore l’Union européenne – soumettant les grandes plateformes à l’impôt pour financer un droit social à la contribution ouvert aux individus. »

    À ma connaissance, le seul droit existant à ce jour contre ce projet capitaliste d’exploitation de nos vies : c’est le salaire à vie ; notamment sous la forme qui lui a été donné par le combat ouvrier de la première moitié du XX° siècle : la qualification professionnelle de la personne.
    Sur le modèle du salaire à vie de la Fonction publique, la classe ouvrière communiste — entrée partiellement au gouvernement en 1946 (via Ambroise Croizat, Marcel Paul, …) a construit — contre toute la Sécurité sociale existante alors et contre De Gaulle — le Régime général de la Sécurité sociale, réunissant d’emblée un tiers des salariés.

    À ma connaissance, le salaire à vie est le seul droit économique attaché à la personne qui existe aujourd’hui — et depuis au moins 1830, au moment où le roi Louis-Philippe décide de conquérir l’Algérie pour payer ses dettes et crée pour cela un salaire à vie pour les officiers de marine, bras armé de la conquête coloniale ; tout l’enjeu aujourd’hui, il me semble, est d’étendre ce salaire à vie au plus grand nombre — de ne pas le confiner à un petit nombre d’avant-gardistes.

    Mais ce droit n’est possible que si il est assuré par une socialisation extrêmement forte de la valeur économique (ie. pas par des campagnes de financement participatif) organisée dans une caisse unique (par le Trésor public pour les fonctionnaires ou la « trésorerie commune » de l’ACOSS pour les retraité·es, parents et travailleur·ses indépendant·tes). Caisse centrale et sous-caisses locales qui ont été relativement autogérées pendant 15 ans par 3/4 de salarié·es élu·es (certes pas au Jugement Majoritaire, qui ne sera découvert qu’en 2002 : https://mieuxvoter.fr), et financées selon un taux de cotisation interprofessionnel unique (pour éviter les abus par sous-traitances possibles avec des droits et des taux de cotisation différents).

    Ce qui a été inventé et conquis avec le salaire à vie, c’est un droit politique à la qualification, reconnaissant les personnes — non pas comme êtres de besoin nécessitant un droit de tirage ou un pouvoir d’achat pour reproduire leur force de travail — mais comme productrices, comme potentiellement aptes à participer à la production de valeur économique ; par un jugement considérant leur travaux passés, plutôt que la performance sur le marché du travail (l’emploi) ou que la performance sur le marché des biens et des services (les comptes rechargeables).
    Supprimant ainsi le lien entre la performance et la reconnaissance des travailleur·ses.

    Pour approfondir :
    – « Séminaire « L’emploi à tout prix ? » – Bernard Friot et Bernard Stiegler » http://www.ies-salariat.org/lemploi-est-mort-vive-le-travail-seminaire-lemploi-a-tout-prix-bernard-friot-et-bernard-stiegler/
    – « Au-delà de la propriété, pour une économie des communs — Benoît Borrits » https://autogestion.asso.fr/au-dela-de-la-propriete-pour-une-economie-des-communs-lintroduction/
    En particulier le passage sur la péréquation et sur les communs organisés selon une dualité « Conseil d’Administration » et « Conseil d’Orientation » aux pouvoirs différenciés, permettant un droit de mobilisation des usager·res au sein même des moyens de production, ce qui a le potentiel remarquable de faire mieux que le Marché ou la Planification étatique comme système d’allocation des ressources.

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